Polar de tempête

Suspense (7)

Peter may hacquard et loison

Peter May © Hacquard et Loison

Peter May, né à Glasgow, a été journaliste, créateur de séries télévisées, et est aujourd’hui célèbre dans le domaine du roman noir pour une trilogie écossaise qui se déroule sur Lewis, une île septentrionale des Hébrides extérieures. Le premier volet de cette trilogie, L’île des chasseurs d’oiseaux, qui comme les deux autres peut se lire séparément, est le plus passionnant. Il a été d’abord publié en français en 2009 par les éditions du Rouergue, avant de l’être au Royaume-Uni – où les éditeurs n’avaient pas jugé bon dans un premier temps de s’y intéresser.


Peter May, L’île des chasseurs d’oiseaux. Trad. de l’anglais par Jean-René Dastugue. Actes Sud, 432 p., 9,70 €

Les Disparus du phare. Trad. de l’anglais par Jean-René Dastugue. Éd. du Rouergue, 230 p., 22,50 €


Depuis, Peter May a connu un succès mondial et même contribué, paraît-il, à promouvoir le développement du tourisme dans les Hébrides. Sa réussite littéraire est due autant à son efficacité à nouer et dénouer les ficelles d’une intrigue qu’à son habileté descriptive et ethnographique; il réalise ainsi, dans L’île des chasseurs d’oiseaux, un magnifique moment de suspense et d’ethnographie réunis en présentant la traque finale du criminel au cours d’une brutale chasse aux oiseaux, ancienne tradition de la bourgade de Ness (dans le nord de Lewis), toujours en vigueur grâce à une dispense spéciale de l’Union européenne : cette chasse annuelle des jeunes fous de Bassan a lieu sur l’îlot désert et battu par la tempête de Sula Sgeir, à cinquante kilomètres de Ness, où une douzaine d’hommes vont pendant deux semaines d’août estourbir et transformer en salaison quelque deux mille volatiles (quota autorisé). Ceux qui voudraient un supplément visuel pour se représenter ces étonnantes pratiques taperont sur leur ordinateur « guga » (nom de l’oisillon en gaélique) et « Sula Sgeir ».

Aujourd’hui, Peter May, après avoir situé d’autres de ses polars en France où il habite, revient avec Les disparus du phare sur les lieux écossais qui ont fait sa renommée. Il les connaît d’ailleurs très bien pour y avoir séjourné cinq mois de l’année cinq ans de suite pour le tournage d’une série, Machair, qu’il a écrite et produite ; il possède d’ailleurs un joli talent pour évoquer l’existence insulaire et le superbe drame atmosphérique qui l’enveloppe quotidiennement d’effets de lumières, de vagues et de rafales.

Les disparus du phare s’ouvre sur une scène où un homme réchappé d’une noyade vient échouer sur la plage de Luskentyre, sur Harris (partie sud de l’île de Lewis). Il n’a plus aucun souvenir de qui il est, mais sa voisine, qui le retrouve et grâce à qui il apprend son nom, le raccompagne chez lui, une maison qu’il loue sur les hauteurs. La recherche de son identité et des activités qui étaient les siennes avant son amnésie sert de moteur au livre. Sa quête est d’autant plus urgente qu’il se sent menacé sans savoir de quoi ni pour quelle raison et se trouve hanté par l’idée d’avoir peut-être tué quelqu’un, idée vite renforcée par la découverte d’un cadavre dans les îles Flannan voisines.

Une fois acceptée la convention de la perte de mémoire, il ne reste plus qu’à s’apercevoir qu’elle n’est pas simplement une cheville ouvrière facile mais prend son sens à l’intérieur d’une intrigue écologique. Le héros a perdu la mémoire comme les abeilles perturbées par des agents toxiques perdent la leur et meurent faute de pouvoir retrouver leur ruche. Et c’est justement son travail sur ces insectes qui a mené le héros à s’exiler sur Harris, pour étudier dans le plus grand secret l’effet sur leur comportement de pesticides vendus par de grands groupes pharmaceutiques.

Abeilles, action, atmosphère… Il n’y a donc aucune raison de résister aux charmes d’une histoire pleine de rebondissements racontant la lutte entre la vertueuse pugnacité scientifique et le féroce dévoiement capitaliste, surtout quand elle se déroule sous des cieux aussi spectaculaires que ceux de Lewis et Harris. Il reste ensuite à feuilleter le livre que Peter May a écrit avec les photographies de David Wilson, Hebrides, et à choisir le cottage qu’on veut louer l’été prochain, n’importe où sur l’île sauf, peut-être, sur certaines parties de Harris, celles que Stanley Kubrick a trouvées suffisamment désertiques et rébarbatives pour représenter la planète Jupiter dans 2001, l’Odyssée de l’espace. Mais tout cela, c’était en 1968, avant les touristes, avant Peter May, et avant que TripAdvisor classe Lewis et Harris parmi les dix plus belles îles du monde.


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