Aux origines du christianisme

En mettant sur le même plan des livres sacrés comme ceux de la Bible et des écrits considérés comme apocryphes, la Bibliothèque de la Pléiade incite le lecteur à les considérer tous comme de même nature, désacralisée, et à porter sur eux le regard distancié de l’historien des idées religieuses. C’est encore plus net quand sont rassemblés des textes de toute sorte dont l’unique point commun est d’avoir été écrits par des chrétiens des deux premiers siècles.


Premiers écrits chrétiens. Édition publiée sous la direction de Bernard Pouderon, Jean-Marie Salamito et Vincent Zarini avec la collaboration de Gabriella Aragione, Guillaume Bady, Philippe Bobichon, Cécile Bost, Florence Bouet, Marie-Odile Boulnois, Catherine Broc-Schmezer, Marie-Ange Calvet Sebasti, Matthieu Cassin, François Cassingena-Trévedy, Frédéric Chapot, Rose Varteni Chetanian, Laeticia Ciccolini, Hélène Grellier Deneux, Steve Johnston, Marlène Kanaan, Sébastien Morlet, Thierry Murcia, Pierre Pascal, Marie-Joseph Pierre, Jean Reynard et Joëlle Soler. Index de Jérémy Delmulle. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1648 p., 58 euros.


Après avoir proposé une traduction de la Bible, la Bibliothèque de la Pléiade a consacré quatre magnifiques volumes à des textes qui auraient pu figurer dans le canon officiel des livres reconnus par les Églises chrétiennes si les débats qui ont conduit à son élaboration avaient tourné autrement. Certains de ces livres sont contemporains de la vie terrestre de Jésus ou un peu antérieurs ; les éditeurs les ont qualifiés d’intertestamentaires. D’autres ressortissent à la mouvance gnostique, qui fut explicitement rejetée par la Grande Église. D’autres encore, qui se présentent comme des Évangiles ou des Actes, ne relèvent pas d’une mouvance clairement déterminée mais sont qualifiés d’apocryphes parce qu’ils n’ont pas été retenus dans le canon, sans que l’on sache toujours très bien pourquoi. À chaque fois, les éditeurs ont accompli un travail scientifique novateur et précieux grâce auquel les manuscrits de la mer Morte et ceux de Nag Hammadi ont été présentés au grand public francophone très peu de temps après la découverte inattendue de ces bibliothèques antiques. Les Premiers écrits chrétiens qui nous sont aujourd’hui proposés ne relèvent qu’à première vue d’une perspective comparable.

Premiers écrits chrétiens, Bibliothèque de la Pléiade

Irénée de Lyon, deuxième évêque de Lyon entre 177 et 202.

Point cette fois de bibliothèque découverte dans le désert, point non plus de ces narrations qu’on lut avec délice au Moyen Âge au même rang que les innombrables hagiographies. On est cette fois devant les défenseurs de ce qui n’était pas encore l’orthodoxie mais était en passe de le devenir. Si ces livres relèvent de genres divers, aucun ne prétend faire mieux connaître tel aspect de la vie de Jésus, de sa famille ou des apôtres. Écrits après la mort des témoins directs de l’existence terrestre de Jésus, ils sont antérieurs à l’élaboration de la doctrine par les Pères et à sa fixation par les conciles des IVe et Ve siècles. Leurs auteurs tiennent pour acquis le message évangélique, non seulement dans sa vérité générale mais même dans les détails narratifs, message qu’il s’agit plus de propager que d’affiner. Plusieurs de ces livres eurent un retentissement considérable ; certains, comme l’Épître de Barnabé ou le Pasteur d’Hermas, ayant été tenus en aussi haute estime que ceux qui allaient constituer le Nouveau Testament.

Du coup, ces Premiers écrits chrétiens ne se présentent pas davantage comme une édition scientifique propre à renouveler la connaissance de la lettre de ces textes que n’étaient les trois volumes consacrés à la Bible. Il n’y a pas à le reprocher à ses éditeurs : ceux-ci ne se cachent pas d’utiliser les éditions scientifiques déjà publiées – dont ils peuvent aussi bien avoir été les responsables – et aisément disponibles pour la plupart des textes en cause. C’est le cas dans les collections bilingues « Budé » des Belles Lettres pour l’Octavius de Minucius Felix ou l’Apologétique de Tertullien, et « Sources chrétiennes » du Cerf, pour la plupart des autres textes repris ici. La seule exception d’importance est le Dialogue avec Tryphon de Justin dont la traduction française de l’édition scientifique est encore à venir dans la collection « Sources chrétiennes ». Ceux qui se contentent de la traduction avaient déjà accès au Contre les hérésies d’Irénée dans lequel l’évêque de Lyon « dénonce et réfute la gnose au nom menteur ». Les traductions des plus anciens, et sans doute les plus surprenants, de ces livres ont été rassemblés dans la même collection « Sagesses chrétiennes » du Cerf, sous le titre Les Pères apostoliques. C’est le cas en particulier de l’Épître de Barnabé, du Pasteur d’Hermas ou encore de l’Épître aux Corinthiens de Clément de Rome.

Premiers écrits chrétiens, Bibliothèque de la Pléiade

Le martyr de saint Ignace d’Antioche, au IIe siècle

Celui qui s’intéresse à ces questions connaissait déjà ces textes mais perdait parfois beaucoup de temps pour retrouver chez Tacite ou Suétone des traces d’allusions au christianisme. Désormais, le passage – quelques lignes, généralement – lui est présenté, avec sa référence précise. Il ne peut donc plus se glorifier d’avoir retrouvé cette référence négligée : son travail est désormais prémâché !

L’intérêt principal de ces Premiers écrits chrétiens ne vient donc pas de ce qu’il révélerait mais de l’effet produit par ce rassemblement même. On retrouve ainsi ce qui avait été l’esprit originaire de la collection quand elle avait pour ambition de recueillir dans de commodes volumes de petit format plusieurs livres d’un auteur classique. Toute la Comédie humaine tenait ainsi en dix volumes seulement, tout Shakespeare en deux volumes, comme les romans de Stendhal ou de Flaubert. De même que beaucoup découvraient à cette occasion que l’auteur du Rouge et le Noir avait aussi écrit Le Rose et le Vert, le lecteur assidu de Tertullien et d’Irénée découvre cette fois Théophile d’Antioche ou Athénagore d’Athènes dont le petit traité Sur la résurrection des morts a tout pour exciter notre curiosité, avec ses considérations sur la digestion et sur l’anthropophagie.

Rendant un incontestable service aux esprits curieux de cette période fondamentale de notre histoire, ce volume des Premiers écrits chrétiens, du fait même qu’il est publié dans cette collection, produit aussi un effet idéologique qui n’est pas le moindre de ses mérites. L’Église tente de faire accroire que sa doctrine serait sortie tout armée des textes néotestamentaires comme Athéna du front de Zeus. La vérité aurait été proférée par les évangélistes et les apôtres, et tous ceux qui s’en éloigneraient si peu que ce soit seraient des hérétiques malintentionnés. L’histoire montre avec évidence qu’il n’en est pas allé ainsi, à quoi on pourrait ajouter que, si l’Église voulait bien le reconnaître, ce à quoi elle persiste à se refuser, elle en sortirait grandie et nullement amoindrie. La réalité historique, que ce volume donne à percevoir par son existence même et la façon dont il est conçu, est que ce qui a fini par devenir la doctrine chrétienne a fait l’objet d’une lente élaboration qui s’est poursuivie plusieurs siècles durant. Une date raisonnable serait le concile de Nicée, en 325, soit trois siècles après la Crucifixion et une douzaine d’années après l’édit de Milan par lequel Constantin ouvrait la porte à l’institutionnalisation de l’Église. C’est seulement à compter de cette date que celle-ci est dotée d’une doctrine officielle, et que, par conséquent, on peut distinguer l’hétérodoxie de l’orthodoxie, et donc qualifier certains d’hérétiques au sens où la position qu’ils défendent diverge par rapport à l’officielle. Auparavant, ni ortho- ni hétérodoxie, seulement des théoriciens qui cherchent à élaborer une théologie digne de ce nom et du message christique.

Premiers écrits chrétiens, Bibliothèque de la Pléiade

Les manuscrits de Nag Hammadi

Sur plusieurs points précis, les responsables de cette édition font justice d’idées reçues. C’est ainsi qu’ils insistent à juste titre sur le fait que, contrairement au judaïsme, le christianisme n’est pas une religion du Livre. Il est fondé sur deux choses qui méritent d’être distinguées : d’une part l’enseignement de Jésus, d’autre part la double assertion que cet homme est ressuscité des morts et qu’il était aussi Dieu, ce qui justifie que ce Jésus-là soit aussi dit Christ. On peut certes considérer que, comme Shakespeare, Jésus n’a pas existé et que l’enseignement qui est mis dans sa bouche aurait été professé par un autre, lequel aurait eu le rayonnement considérable dont témoigne l’Histoire, à commencer par le pogrome de Néron. Celui qui croit que Jésus est Dieu incarné est logiquement amené à ajouter foi à son discours. Mais on peut aussi voir dans la parole de Jésus une des plus hautes sagesses de l’humanité sans pour autant lui attribuer d’origine divine au sens que les chrétiens donnent à cette notion. C’est ainsi que Porphyre, le premier grand philosophe antichrétien, admettait que Jésus soit qualifié de divin au sens où les Grecs le disaient d’Homère et de Platon : une suréminence de l’humanité.

Quoique l’on n’en tire pas toutes les conséquences, une chose est indiscutée : Jésus n’a pas écrit. Son enseignement a été purement oral, une parole illustrée par des gestes hautement significatifs. De ce qu’il a dit ou fait, il y avait parfois beaucoup de témoins, parfois très peu. Mais ces témoins ont transmis à d’autres le souvenir de ce à quoi ils avaient assisté et, durant plusieurs décennies, il n’y eut d’autre transmission qu’orale. Les Évangiles n’ont été mis par écrit que quarante ou cinquante ans après la Crucifixion, et rédigés par des hommes qui n’avaient pas été témoins directs, ou si longtemps auparavant que leur propre témoignage avait fait l’objet d’une lente réévaluation. Il n’est donc pas surprenant qu’une des difficultés majeures à quoi les premiers chrétiens ont été confrontés ait été de démêler parmi tous les témoignages ainsi transmis lesquels étaient dignes de foi. Et ce n’est pas parce qu’un texte a été rédigé tardivement qu’il serait moins fiable qu’un plus ancien : l’un comme l’autre sont issus d’une tradition orale dont nul ne peut évaluer de façon assurée la validité. C’est seulement au fil du temps et de débats théoriques que l’Institution a effectué le tri qui aboutit à ce que nous connaissons comme Nouveau Testament.

Premiers écrits chrétiens, Bibliothèque de la Pléiade

Le Concile de Nicée, en 325, représenté par Cesare Nebbia en 1560

Autre point qui méritait l’éclaircissement que lui apportent les éditeurs des Premiers écrits chrétiens, celui des persécutions, du double point de vue de leur réalité historique et de leur justification. Comme le savent bien les historiens mais contrairement à ce qu’on enseigne, les chrétiens n’ont pas été persécutés continûment jusqu’à l’édit constantinien de tolérance, en 313. Très concentrées aussi bien dans le temps que dans l’espace, les persécutions furent d’emblée un élément central de la propagande chrétienne, parce que l’acceptation de la mort dans les supplices ne peut manquer d’apparaître comme une preuve que le témoin croit vraiment à son témoignage. Son martyre prouve qu’il est bien un martyr au sens de « témoin ». C’est dans cet esprit que saint Ambroise put dire, à la fin du IVe siècle : « nous nous glorifions du sang versé ». Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les persécutions ont eu ensuite un tel prestige aux yeux des auteurs et des lecteurs des hagiographies composées en un temps où le christianisme était devenu la seule religion admise : on pouvait ainsi raconter de belles histoires.

Il est probable qu’une des motivations de la persécution ait été l’horreur suscitée par cette propension à mourir pour prouver sa foi, cette horreur que nous ressentons nous-mêmes devant le suicide des islamistes radicaux, qui, à leur tour, se glorifient du sang versé. Le sang appelle le sang. Mais cette motivation n’est qu’une parmi toutes celles qui se sont sans doute conjuguées, au rang desquelles il faut évidemment compter la concurrence que le culte chrétien faisait au culte impérial. Les éditeurs de ce volume en avancent une qui est rarement évoquée alors qu’elle est très convaincante, fondée qu’elle est sur la dispense du culte impérial dont bénéficiait le peuple juif. Le nœud du problème n’est donc pas, pour les autorités romaines, une affaire de religion, notion qui n’existait pas dans le sens que nous lui donnons quand nous reconnaissons une pluralité des religions. Les Romains admettent ce qu’ils tiennent pour une bizarrerie du peuple juif précisément parce que cette bizarrerie est propre à ce peuple, comme d’autres bizarreries sont propres à d’autres peuples. Mais les chrétiens ne sont pas un peuple, ils sont partout ; tous sont des convertis et n’importe qui est susceptible de se convertir au christianisme. Il y a donc là quelque chose de menaçant, une sorte de péril intérieur duquel on ne sait pas comment se prémunir. En outre, l’acte même de la conversion est la manifestation d’une liberté individuelle dans des sociétés antiques fondées sur le traditionalisme et, dans le cas de l’Empire romain, très autoritaire.

Ce n’est pas la moindre richesse de ce nouveau volume de la Pléiade que d’éclairer d’une telle lumière ces textes des premiers temps du christianisme, contemporains des persécutions.

À la Une du n° 20