Bergman à Paris

Le Festival d’Automne à Paris s’est ouvert au Théâtre de la Bastille avec Infidèles, spectacle créé par les compagnies flamandes tg STAN et de Roovers, à partir du scénario d’Ingmar Bergman et du film de Liv Ullmann : premier volet d’un ensemble consacré à l’artiste suédois (1918-2007), dont le centième anniversaire est aussi célébré par une rétrospective à la Cinémathèque française.


Ingmar Bergman, Infidèles. Spectacle par tg STAN et de Roovers. Théâtre de la Bastille, jusqu’au 28 septembre. Tournée du 10 janvier au 26 avril 2019.


La quarante-septième édition du Festival d’Automne à Paris s’annonce particulièrement riche. En septembre, sa programmation théâtrale est aussi marquée par la très attendue mise en scène de Krystian Lupa, Le Procès, d’après Franz Kafka, créée à Montpellier au Printemps des Comédiens et présentée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Mais cette « festivalisation », selon l’expression de Jean Jourdheuil, se caractérise le plus souvent par un petit nombre de représentations, fréquentées par un public restreint et données à guichets fermés. Elle est compensée par une grande fidélité à certains artistes, qui contraste avec l’engouement fréquent pour la nouveauté dans certains établissements. Depuis dix-sept ans, le groupe tg STAN a joué quatorze spectacles dans le cadre du Festival d’Automne, à la Bastille, qui en a programmé huit autres au fil des saisons, dont Scènes de la vie conjugale (2014).

A Infidèles succédera Après la répétition, (du 25 octobre au 14 novembre), d’après le scénario du téléfilm sorti en 1984 ; Bergman avait fait ses adieux au cinéma en 1982 avec Fanny et Alexandre. Exemple rare dans le parcours de tg STAN : Frank Vercruyssen, un des fondateurs du groupe, dialoguera seul avec Georgia Scalliet, magnifique jeune sociétaire de la Comédie-Française. Le choix a porté sur le tête-à-tête entre le célèbre Henrik Vogler, qui monte Le Songe de Strindberg, et son interprète préférée, Anna, âgée de vingt-trois ans. Une fois encore chez Ingmar Bergman, le travail théâtral et la vie privée apparaissaient inséparables. Henrik Vogler avait déjà mis en scène la pièce avec, dans le même rôle, la mère d’Anna, qu’il aimait et qui est morte. Entre temps, trois membres de groupes flamands souvent associés, dont Damiaan De Schrijver de tg STAN, auront créé Atelier (du 1er au 12 octobre), une installation sur leur pratique artistique, qui suscite d’avance beaucoup de curiosité.

Ingmar Bergman, Infidèles.

© Stef Stessel

Le spectacle actuellement présenté s’intitule Infidèles, au pluriel, à la différence du scénario d’Ingmar Bergman et du film de Liv Ullmann : Infidèle, au singulier. Est-ce une manière de suggérer les libertés prises par rapport au texte original ? Un auteur isolé sur son île retrouvait, dans un tiroir de son bureau, un portrait qui faisait renaître le souvenir d’une femme aimée. Il donnait la parole à cette Marianne pour qu’elle avoue et lui raconte son infidélité. Liv Ullmann, ancienne compagne, magnifique interprète bergmanienne, grande comédienne au cinéma et au théâtre, faisait entendre très longuement cette confession dans son film, choisi par la sélection officielle du Festival de Cannes en 2000. L’adaptation scénique passe du monologue à des dialogues entre quatre personnages. Une actrice, épouse d’un célèbre chef d’orchestre, Markus, mère d’une fille de neuf ans, a une liaison avec le meilleur ami de son mari, David, un metteur en scène qui essaie aussi de monter Le Songe. Ingmar Bergman, dans Lanterna magica (Gallimard, 1987) avait déjà raconté, dix ans plus tôt, son voyage à Paris avec une femme mariée, puis séparée de son époux, soumise à un chantage quant à la garde des enfants ; « Laisse-moi te prendre et tu pourras garder les enfants », réplique reprise mot pour mot dans l’adaptation, avec divers extraits de l’autobiographie.

Comme souvent, des membres de tg STAN (Stop thinking about names), fondateurs du groupe en 1989 à leur sortie du Conservatoire d’Anvers, s’associent ici à d’autres. Frank Vercruyssen interprète Bergman à son bureau et David, l’amant, un seul et même personnage, Jolente De Keersmaeker la petite fille, et parfois brièvement d’autres rôles, une avocate ou une assistante sociale intraitable sur la garde de l’enfant. Robby Cleiren, du groupe de Roovers, donne corps au mari et une nouvelle venue dans l’équipe, Ruth Becquart, à Marianne. Les familiers du tg STAN retrouvent avec plaisir une manière d’occuper l’espace, de montrer la fabrication du théâtre, de mettre à distance les personnages, de déconstruire, à partir d’un simple changement de vêtements, l’intrigue, le plus souvent avec humour. A être dialogué de bout en bout, le récit initial prend parfois une surprenante tonalité vaudevillesque, où l’auteur Bergman se perd au profit de David l’amant, où l’enjeu dramatique se dissipe dans le rire. Mais une vraie émotion naît, non seulement du personnage de l’enfant, déchiré entre ses parents, incité à se suicider avec son père, mais de son interprétation par Jolente De Keersmaeker, sidérante d’intensité.

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