Le venin Blake Butler

Auteur de Scorch Atlas, livre-relique des temps catastrophes, Blake Butler n’était pas traduit en français. Son premier livre est 300 millions, roman sous forme de liste horrifique, texte autodestructeur qui réfléchit la démesure et la violence américaines.


Blake Butler, 300 millions. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé. Inculte, 550 p., 24,90 €


Il y a quelques années, une rumeur a circulé : Scorch Atlas était sur le point de paraître en traduction française. Le projet semblait avoir sombré, et Blake Butler demeurait inconnu en France. Puis la nouvelle est tombée courant 2018 : après le Jérusalem d’Alan Moore, traduit par Claro en 2017, les éditions Inculte relevaient le défi.

On n’osait y croire, et on s’attendait naturellement à Scorch Atlas — livre-objet plus court, plus accessible dans sa veine post-apocalyptique, arborant les traces matérielles de la catastrophe réitérée de page abîmée en page noircie. Mais ce devait être 300,000,000, dernier roman en date, paru en 2014 aux États-Unis, en attendant Alice Knott, annoncé pour cette année. 300,000,000 est plus insane et insidieux que Scorch Atlas, plus lourd et plus pesant, épais et noir comme une poix dans laquelle allait devoir tremper des mois durant son traducteur. Bon courage, Charles Recoursé.

Pari tenu : il aura fallu attendre dix ans pour offrir aux lecteurs français la matière visqueuse de Blake Butler. Dix ans que Butler sévit, virus niché dans les entrailles de la fiction américaine contemporaine. Dix ans qu’il remonte patiemment sa paroi, en se répliquant pour mieux lui pourrir les boyaux de l’intérieur. Les lignes que brise, plus qu’elle ne les dessine, la syntaxe de Butler sont épaisses, tirées d’un trait grossier, pâteux, découpant des reliefs âpres et tranchants.

Blake Butler, 300 millions.

Blake Butler © D.R.

Soyons francs, ce n’est pas une partie de plaisir. Ouvrez 300 millions, enlisez-vous dedans. Vous en ressortirez blessé, secoué, abasourdi, broyé. Vous serez à vif, les yeux rougis, les os rompus. Car, vous l’aviez oublié et Butler vous le rappelle sans concession : la lecture est une expérience physique. Elle vous tord les boyaux. Ce livre n’est pas pour tout le monde. Ça tombe bien, vous n’êtes pas tout le monde, et, en matière de sensibilité littéraire, vous avez le goût de vous ouvrir à tout, et surtout à autre chose qu’aux sempiternelles bluettes américaines dont on vous repaît. Vous savez depuis Gass et Burroughs que littérature n’est pas complaisance. Oubliez les grands espaces mythiques découpés dans le carton-pâte ou figés sur pellicule, et laissez-vous happer par le noir absolu de la page Butler.

300 millions pourrait être une histoire de serial killer made in USA, de celles dont on attend le film avec impatience tant on sait que l’affiche sera alléchante, la production bien ficelée. Ce serait mal connaître Butler. Pourtant, les premières pages donnent tous les ingrédients. Le tueur est sous les verrous, il ne bronche pas, l’enquête est en cours. Flood s’en charge, occupé à démêler la prose infâme de Gravey — dont le nom dit la profondeur des tombes — en quête d’indices, de preuves, d’aveux affleurant dans les pages d’un petit carnet blanc retrouvé sur les lieux d’un crime pas plus qualifiable que quantifiable. Gravey, donc. Prénoms : Gretch, Nathaniel. Il y a dans les âcres harmoniques de son nom des relents nauséeux de prophète. Si le mal est fait quand s’ouvre le roman, le pire reste à venir.

300 millions se donne à lire dans un étrange partage : le corps du texte occupe une bonne partie de la page grignotée par ses appendices, ses greffes, ses excroissances dans sa partie inférieure que se disputent plusieurs voix. Le dispositif dit déjà combien le roman se creuse, alimente le vertige – comme bientôt la maison noire de Gravey révélera ses trappes, ses portes, passages, escaliers dérobés. Témoins, enquêteurs, psychologues se succèdent en bas de page, arrachent à Flood un peu d’espace, le délogent, le poussent de plus en plus à la marge d’un texte qui bouillonne, qui suinte, qui éructe. Flood perd pied, on ne comprend pas plus que lui comment, soudain, il se trouve happé par le texte qu’il a sous les yeux et les bandes-son/vidéo qui l’accompagnent, double d’un lecteur aux abois pris dans la mélasse hypnotique d’une écriture lancinante : « Je commence tout juste à comprendre ce que je ne pourrai jamais comprendre. Une chose au-delà de moi. Une chose au-delà d’une chose au-delà de la totalité de nous en nous et autour de nous et à l’intérieur. Je ne peux pas et je ne veux pas ralentir maintenant. »

Et voilà que Flood, que vous, son double, passez de l’autre côté d’un miroir sans tain, plongés toujours plus loin dans l’horreur, le délire et les souvenirs qui ne sont peut-être pas tous les vôtres. Mais qui êtes-vous ? et qui est Flood ? le sait-il lui-même ? où est sa femme ? et Gravey, alors ? et Darrell, cette entité mi-dieu mi-fantasme qui dialogue en permanence avec Gravey, qui prétend n’être pas Gravey ? Et si rien de tout ça n’existait vraiment ? Pas plus que vous, c’est-à-dire pas ailleurs que dans la folle et radicale fiction d’un esprit dérangé autant que — non, « dérangeant » ne suffit pas, n’est pas assez fort, pas assez dément, n’est pas assez.

Les 300 millions du titre sont l’excès même, le trop-plein qui s’abîme dans le néant absolu, huit zéros qui trouent la couverture. Ils annoncent la violence d’une écriture qui, tournée vers le chiffre, dit aussi combien elle se méfie de la langue et comment y demeure une énigme hermétiquement mise au secret d’une crypte infâme. À la ligne narrative promise dès l’entame policière du roman succède immédiatement la verticalité du trait. On n’avance pas dans le texte — on s’y enlise, aspiré par le repli permanent et pernicieux de la phrase, les incessantes itérations du texte, ses listes sans fin.

Blake Butler, 300 millions.

Vous êtes pris au piège, victime consentante comme toutes celles dont l’ombre plane sur le texte pour mieux l’étouffer. « Aujourd’hui en Amérique, 2 441 560 personnes deviennent tuées. » Comme ça. Par décret infernal. Par contagion horrifique. Par l’opération d’un esprit maléfique. « Aujourd’hui en Amérique, 2 441 560 personnes deviennent tuées »… le décompte continue dans les marges du texte, jusqu’aux 300 millions prédits – proches de la population totale des États-Unis.

Le roman de Butler se rapproche de la sauvagerie la plus immédiate. Et si en son cœur repose l’expérience du meurtre de masse — il se base en partie sur des textes de David Koresh, gourou des « Branch Davidians » dont 82 membres ont trouvé la mort à Waco en 1993 —, Butler cherche autre chose que le sensationnalisme passant par la description graphique du viol, du meurtre et des actes cannibales. À l’origine du roman se trouve une expérience de lecture décevante — celle du roman posthume de Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, que Butler dit avoir détesté. 300 millions naîtra du désir de Butler de récrire 2666 à sa manière, plus féroce et brutale (le découpage du texte en 5 parties rappelle ouvertement la structure du roman de Bolaño). 300 millions n’est donc pas tant un livre sur la violence et le mal, faussement indicibles, qu’un livre sur la littérature visant à les représenter.

La violence qui est au cœur de 300 millions apparaît plutôt comme son mode opératoire : le fond nourrit la forme et la violence se retourne contre l’écriture — une écriture lacérée, déchiquetée, tourmentée dans sa syntaxe et sa grammaire malmenée à tour de phrases : « Le brandissement de fins couteaux et de poings et de rage et de corps et de puissance ; déplacés, au nom de leur innomination, n’importe où sauf où. Des merles bleus volent dans toutes les directions. Hurlements destructions demandes reptations discours-gibier par-pitié emplissent l’heure du meurtre de millions en dépassant d’un décibel le ronron de l’ordinaire, assez constants maintenant et distincts maintenant pour écraser l’idée de la sortie d’une seule personne hurlante dans un agrégat de démolition humaine prolongée dont le volume est si certain et constant dans son ascension qu’il n’évoque plus rien de spécial, un jour ordinaire. »

300 millions est certes l’histoire d’un immense meurtre impitoyable, mais ce qu’il assassine n’est sans doute rien d’autre que le prétendu Grand Roman Américain, sa téléologie bien-pensante, sa ligne de conduite efficace, son postulat d’un sens possible à sa mascarade, sa rédemption en fin de parcours. En mettant sur le même plan le fleuron de sa littérature (Herman Melville, Gertrude Stein, William Gaddis, Thomas Pynchon, Cormac McCarthy, David Foster Wallace) et ses pires cauchemars (tueurs en série et autres gourous, H. H. Holmes, Jane Toppan, Carl Panzram, John Wayne Gacy, Randy Steven Kraft), Blake Butler met à mort l’idée même de l’Amérique, qui se dispute son exubérance créatrice et sa folie autodestructrice.

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