La voix de l’émancipation

Britannicus de Jean Racine par Philippe Lebas et Christine Joly à l’Artistic Théâtre, Le champ des possibles de et par Élise Noiraud à la Reine Blanche : ces deux spectacles, de prime abord si dissemblables, portent d’une seule voix, à travers divers personnages, le récit d’une émancipation.


Jean Racine, Britannicus. Mise en scène de Christine Joly. Artistic Théâtre. Jusqu’au 31 juillet

Le champ des possibles, de et par Élise Noiraud, Théâtre de la Reine Blanche jusqu’au 22 juin. Avignon-Théâtre Transversal du 5 au 28 juillet


Philippe Lebas a pris un beau risque : jouer tous les rôles de Britannicus. Mais il ne se situe pas pour autant dans le fantasme de la toute-puissance de l’acteur solitaire face au texte de Racine. Il a souhaité être dirigé : Christine Joly, partenaire indissociable de son parcours depuis leur sortie de l’École du TNS (Théâtre national de Strasbourg), a assuré la mise en scène. Elle reste aussi sur le plateau comme une présence rassurante, en position de souffleuse, le cahier à la main. Parfois, elle précise, à mi-voix, telle ou telle prise de parole. Mais souvent le texte, destiné à un public qui découvrait la pièce à la création, favorise l’identification des personnages, par une adresse explicite en début de réplique ou par une annonce : « Votre Rival s’approche » ; « Mais voici l’Empereur ». Enfin, Christine Joly a l’occasion de rappeler qu’elle est aussi une grande actrice. À l’acte IV, elle incarne Agrippine dans la seule scène où Néron et sa mère se rencontrent.

Le reste du temps, Philippe Lebas, en chemise et pantalon noirs, pieds nus, passe d’un personnage à l’autre, avec comme seul accessoire une soierie rouge. Il déploie l’étoffe, s’en drape, en fait une étole. Il s’en couvre la tête comme d’un voile qui dissimule le corps pour le rôle de la jeune Junie, de manière presque superflue tant son jeu suffit. Il s’en défait au profit de Christine Joly, Agrippine souveraine sous ce manteau de cour, dont il écoute, tête baissée comme un enfant puni, la longue tirade. Mais, lorsque la mère, persuadée de triompher, sort majestueusement, le fils pose le pied sur sa traîne. Selon ses termes dans le programme, Philippe Lebas fait bien de Britannicus « le récit d’une émancipation. Non pas celle du personnage qui donne son nom à la pièce, mais celle de son héros caché : Néron ».

Jean Racine, Britannicus. Mise en scène de Christine Joly. Artistic Théâtre

« Britannicus » © Marion Duhamel

L’Artistic Théâtre, où Philippe Lebas a participé, vingt-cinq ans durant, à des spectacles d’Anne-Marie Lazarini, a accueilli le projet en résidence. Il l’a fait bénéficier de la collaboration de deux de ses codirecteurs, Dominique Bourg pour les costumes, François Cabanat pour la scénographie et les lumières. Le plateau de ce Britannicus reste nu, à l’exception d’un divan, sur lequel Néron fait sa première apparition au début de l’acte II, à demi allongé. Mais il est encadré par de hauts panneaux, régulièrement métamorphosés par un travail complexe des éclairages, comme ensanglantés à l’acte V : « Plût aux Dieux que ce fût le dernier de ses crimes ! » Jules Jacquet a conçu une création sonore qui scande de manière inquiétante les changements d’actes. Et Bernard Malaterre, un des premiers membres de la troupe, a réalisé une vidéo, qui d’abord surprend dans un spectacle fondé sur la présence de l’acteur seul en scène mais se comprend comme manière de montrer les ravages progressifs du pouvoir sur son détenteur, sur ce « monstre naissant ».  Philippe Lebas, le visage manifestement fardé de gris, a été filmé en contre-plongée, dans une lumière blafarde, lors des répliques les plus cruelles de Néron aux personnages, qu’il joue sur le plateau.

Cette mise en scène, très élaborée, n’en repose pas moins sur le magnifique travail de l’interprète. Les variations de la voix frappent dès le passage du dialogue entre Agrippine et sa confidente, Albine, scène 1, à l’entrée de Burrhus, premier personnage masculin, scène 2, tout en évitant le risque d’un contraste souligné. Elles s’accompagnent de métamorphoses du visage. Ainsi la phrase « Narcisse, c’en est fait, Néron est amoureux », suivie par le fameux récit du coup de foudre pour Junie, se traduit, chez Philippe Lebas, par une expression lumineuse, sans égale, quels que soient les autres rôles, dans le reste de la pièce. Mais le plus étonnant tient peut-être aux différentes postures du corps, quand plusieurs personnages prennent la parole au cours d’une même scène. Rarement au théâtre l’art de l’acteur a été ainsi révélé dans toute son amplitude.

Dans Le champ des possibles se réalise aussi une émancipation vis-à-vis d’une mère, mais d’une tout autre manière. Après La banane américaine, consacré à l’enfance, Pour que tu m’aimes encore, à l’adolescence, Élise Noiraud crée le troisième et dernier volet de son autofiction, sur le passage à l’âge adulte. Elle revient sur son départ de sa région natale, le Poitou-Charentes, pour Paris et des études de lettres à la Sorbonne. Elle a écrit ce troisième chapitre ; elle l’interprète elle-même, actuellement dans la petite salle de la Reine Blanche, sur un plateau quasiment nu, à l’exception d’une chaise, d’une valise et d’un portemanteau, dans une grande proximité avec le public.

Britannicus, photo Marion Duhamel

« Le champ des possibles » © Baptiste Ribrault

Pendant presque toute la représentation, Élise Noiraud porte un tee-shirt et un pantalon noirs. Mais elle entre en scène, enveloppée dans un châle imprimé, désuet, comme conseillère d’orientation. Différents personnages vont ainsi se succéder, très brièvement esquissés par quelques propos et quelques gestes. À la première impression, une certaine condescendance envers la vie de province semble se dégager. Mais des figures de la bourgeoisie parisienne, comme la mère du jeune Agamemnon, confié en anglais à la baby-sitter, relèvent du même traitement, d’un registre évocateur par exemple de celui de Sylvie Joly. À travers cette galerie de portraits pittoresques se dessine un parcours lié à la découverte de la littérature et du théâtre. Il est scandé, en trois temps, par l’évolution du rapport aux mêmes lignes, répétées, des Mémoires d’une jeune fille rangée, à l’arrivée de Simone de Beauvoir en gare de Marseille, jusqu’à la belle surprise finale.

Les parents sont les seuls personnages récurrents. Le père s’exprime par lettre ou par téléphone, sur un ton sobre, quoique autoritaire. La mère, par ses pressions, ses jérémiades, ses exigences, déclenche la crise qui, en passant par la dépression, va conduire à l’émancipation. Elle est gratifiée des mimiques et de la voix criarde propres à certains des personnages féminins. Mais sa relation avec sa fille suscite aussi une émotion qui permet progressivement au spectacle de s’enrichir de nouvelles tonalités, et à Élise Noiraud de dépasser son éblouissante virtuosité et les seules virtualités comiques de son jeu.

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