Cours d’écologie pratique

Livre d’un géographe écologiste, plaidoyer pour la sauvegarde d’une obscurité de toutes parts grignotée par l’éclairage artificiel, exposé très complet des actions engagées un peu partout dans le monde afin de rétablir le ciel nocturne, sinon dans son intégrité, ce qui est impossible, du moins dans une relative sérénité lumineuse, Sauver la nuit de Samuel Challéat, vivement mené, est sans aucun doute d’une utilité immédiate.


Samuel Challéat, Sauver la nuit. Premier Parallèle, 299 p., 21 €


Il l’est surtout par son caractère descriptif et programmatique concret. Les premiers chapitres de Samuel Challéat, coordinateur du collectif Renoir (Ressources environnementales nocturnes et territoires), établissent d’abord un constat : celui de la rapide disparition de la nuit qu’on pourrait appeler absolue, telle qu’elle régnait encore tout près de Paris avant l’avènement, à la fin du XIXe siècle, de la Fée Électricité, mais aussi, bien plus tard, au cours des deux guerres mondiales, à Paris même (on se souvient des poèmes de Cendrars sur les nuits « sidérales » de la capitale en 1916, des chroniques de Colette ou de Léon-Paul Fargue à propos de la même ville sous l’Occupation). Ce rappel permet d’ailleurs de juger sans manichéisme la réaction de la plupart des gens au problème de la « pollution lumineuse ».

Cette pollution, dans un premier temps, n’est-elle pas synonyme de progrès technologique et social ? L’arrivée, souvent fort récente, notamment dans les pays pauvres, de la lumière électrique, n’est-elle pas l’unique moyen de repousser enfin les peurs ancestrales que la nuit véhicule depuis le Paléolithique, et de réduire, à l’époque moderne, l’angoisse légitime des passants attardés dans les recoins mal éclairés des villes, tentaculaires ou non ?

Samuel Challéat, Sauver la nuit

El Paso, Texas (2015) © Jean-Luc Bertini

Certes, on pouvait naguère – et c’est encore vrai aujourd’hui – traîner fort tard dans les rues de Tôkyô désertes sans la moindre appréhension, mais il n’en allait ou il n’en va pas de même aux États-Unis, où l’on se fait arrêter par le shérif à Columbus, Ohio, s’il vous prend l’idée exorbitante de vous rendre à pied depuis votre motel lugubre jusqu’à un restau chinois dont le lumignon rouge brille à moins de cent mètres : « You can’t go there by walking, folks, too dangerous ! »

Bref, on comprend que les premières tentatives pour réinstaller un peu de vraie nuit dans des existences cernées par le monde dit moderne et l’infantilisant « tout électrique » aient eu lieu, en 1958, à Flagstaff, Arizona (par ailleurs lieu de rassemblement annuel de ce qui reste des nations indiennes exterminées par les Blancs), à propos de l’observatoire Lowell, fondé en 1915. Les astronomes de cet établissement prestigieux ont réussi à obtenir du conseil municipal de la ville des périodes d’extinction des feux leur permettant de photographier à nouveau les étoiles qui avaient disparu. De là date l’essor du Dark Sky Movement, qui allait peu à peu remporter de nombreux succès sur le continent nord-américain et susciter ailleurs des initiatives et des succès analogues.

En France, notamment, l’Association nationale pour la protection du ciel nocturne, créée en 1998, œuvre patiemment à réhabiliter la nuit. Elle le fait par la persuasion et obtient d’autant plus de résultats qu’elle met en lumière les avantages de l’obscurité revenue sur le tourisme éducatif et ludique dans notre pays riche en villages et en espaces encore à demi préservés de l’urbanisation. Car on peut tirer profit d’une réduction de la pollution lumineuse, et pas seulement dans le but de restaurer nos petites santés agressées par le manque de sommeil.

Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre honnête et raisonnablement sérieux que de ne pas dissocier la cause vénérable de la nuit, au départ à visée esthétique et pratique limitée, d’une réflexion sur ses retombées sociales et économiques. Ou plus simplement : là où il y a des sous à prendre, il y a aussi de l’espoir, ce qui ne vous étonnera pas, lecteurs pleins de sagesse.

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