Décamérez ! Cœur mangé : triangle (j24)

Du néologisme verbal décamérer : « sortir de sa chambre en restant confiné ». Vingt-quatrième jour de confinement : « intérieur nuit/extérieur jour ».

« Comme on courbe la branche feuillue
Pour cueillir la plus belle fleur,
J’ai saisi sur un plant touffu
Par dessus toutes la meilleure.
Dieu même la créa sans erreur
Et il lui transmit sa beauté,
Et décida qu’humilité
S’accorderait à sa valeur. »

Guilhem de Cabestanh, chanson.

Décamérez ! Cœur mangé : triangle, ou intérieur nuit/extérieur jour (j24)

© Gallica/BnF

Deux Guillaume, en Provence : Roussillon et Cabestanh. Deux amis, l’un et l’autre célébrés pour leurs exploits guerriers. Ils étaient compagnons d’armes et leurs châteaux étaient voisins : ils prenaient plaisir à porter les mêmes couleurs quand ils se rendaient aux tournois, et ils étaient inséparables.

Comme il arrive, Cabestanh tomba amoureux de la femme de son ami. Ils eurent une liaison. Roussillon savait : il ne dit rien et cacha que son (ses) amour(s) s’était changé(s) en aversion profonde. Il avait juré vengeance – dédoublée. 3 = 1.

L’annonce d’un tournoi lui en donna l’occasion : Roussillon invita Cabestanh chez lui pour se préparer, et partir ensemble. Armé de pied en cap, il monte à cheval et se met en embuscade dans un bois, sur le chemin du château. Il voit Cabestanh arriver de loin. Roussillon, la lance à l’horizontale, se précipite au galop sur lui et transperce le corps de son visiteur, qui tombe mort, empalé. Et d’un.

« Voilà comment on plante un ami traître ! »

Roussillon descend de cheval, couteau à la main. Il s’approche du mort, lui découpe le corps, lui arrache le cœur. Il l’enveloppe dans une banderole de lance, et reprend le chemin du château. Satisfait, pour moitié.

Il arrive à la nuit tombée. Sa femme attendait les deux hommes. Voyant Guillaume revenir sans Guillaume, elle s’étonne : on l’attendait pour le dîner ! Empêchement : il serait là plus tard – demain. Puis Roussillon se rendit en cuisines. Il présenta le cœur – un cœur de sanglier – à son chef cuisinier : « Prépare-le de la manière la plus délicate possible – un merveilleux hachis.

Tu le feras servir dans un beau plat d’argent. »

C’était l’heure du dîner : on se mit à table. L’idée du crime qu’il venait de commettre rendait Guillaume rêveur et lui coupait l’appétit. Il ne mangeait rien, ne toucha pas au plat de résistance. La dame, qui le trouvait délicieux, le mangea en entier. 1 = 2.

Décamérez ! Cœur mangé : triangle, ou intérieur nuit/extérieur jour (j24)

« Suprématisme (triangle bleu et rectangle noir) », de Kasimir Malevitch (1915)

Comment avait-elle trouvé ce plat ? – Délicieux ! – Il n’était pas surpris.

« Il n’est guère étonnant de trouver très bon mort ce qui plaît tant vivant… »

Long silence.

« À Dieu ne plaise qu’après avoir mangé d’une viande aussi précieuse, je sois tentée de la mêler à d’autres. » Elle aurait communié avec ce cœur, comme avec une hostie. « C’est mon dernier repas. »

Elle se leva de table et s’approcha de la fenêtre. Sauta.

On n’est plus bien sûrs de son nom : Saurimonde, Margarida, Gabrielle ? Mais Cabestanh était poète – c’est Jeanne Flore, lyonnaise, qui le rappelle. On raconta sa vie, ses amours et sa mort. Il fut chanté partout, et démultiplié. 1 = 3.

Et ses chansons, comme des feuilles, tournent encore.

« Aissi cum selh que baissa.l fuelh
E pren de las flors la gensor
Ai eu chauzit en un aut bruelh
Sobre totas la belhazor,
Quelh eys Dieus, senes falhida,
La fetz de sa eyssa beutat
E mandet qu’ab humilitat
Fos sa grans valors grazida. »


En attendant Nadeau s’est proposé d’héberger ce « néodécameron » abrégé : Décamérez ! est une traduction recréatrice improvisée, partagée avec vous au jour le jour, pour une drôle de saison.