Carpentier après Alejo

Le premier des deux volumes que Jean-Louis Coatrieux a consacrés à Alejo Carpentier (1904-1980), qui relatait l’enfance et la jeunesse de l’écrivain cubain, laissait espérer l’évocation de sa maturité et, autour de ses quarante ans et après son arrivée au Venezuela, de sa transformation de journaliste en véritable romancier. Cette transformation, qui occupe la quinzaine d’années de son séjour à Caracas, est au cœur de cette deuxième partie, Orinoco, où Coatrieux donne la parole à Carpentier, lequel raconte ses découvertes et ses expériences, d’une part dans la capitale, d’autre part au sein des deux principaux viviers de l’imaginaire latino-américain : les Andes et la forêt amazonienne.


Jean-Louis Coatrieux, Le rêve d’Alejo Carpentier. Orinoco. Apogée, 300 p., 20 €


D’un volume à l’autre, le défi que s’est lancé Jean-Louis Coatrieux a changé de nature. Il ne s’agit plus de raconter les années d’apprentissage d’un jeune homme doué pour la musique et l’écriture, qui s’imbibe de la culture populaire cubaine tout en se nourrissant des grands classiques de la musique savante et de la littérature de l’Occident, le tout couronné par un séjour à Paris où il découvre le milieu littéraire et artistique de la capitale française, fréquente les surréalistes et s’enchante du jazz comme de la musique contemporaine. Au passage, il n’a pas manqué d’éprouver et de susciter d’intenses passions amoureuses et s’est pris d’intérêt pour la politique, indigné par le spectacle des inégalités sociales de son pays.

Cet homme, déjà pourvu d’une certaine notoriété et d’amitiés solides, va devenir sous nos yeux un grand écrivain ; mais l’habileté de Jean-Louis Coatrieux est de résoudre de manière originale le dilemme du biographe : comment raconter la vie d’un écrivain sans tomber dans la répétition – en moins bien – de ses livres, dans lesquels il a donné tant de lui-même ? En s’appuyant sur les expériences connues de son personnage et en les réinventant.

Subtil travail d’imagination : se mettre dans la peau et voir avec les yeux de Carpentier conduit Jean-Louis Coatrieux à recréer une réalité en deçà de la transfiguration romanesque opérée par l’écrivain cubain : il explore le sous-sol du « réel merveilleux » formulé par Carpentier dès 1927 et bâtit un roman – le sien – sur l’élaboration de la matière des romans – de l’autre – en retrouvant un vécu qu’il alimente vraisemblablement de ses propres éblouissements (on sait que Coatrieux a passé plusieurs années au Venezuela). C’est pourquoi les grands romans de Carpentier – Le royaume de ce monde, Le partage des eaux ou Chasse à l’homme – ne sont présents que par leurs titres, comme s’ils n’étaient là que pour faire résonner l’œuvre derrière les faits de la vie réelle. C’est particulièrement sensible dans les pages consacrées au voyage dans la région de l’Orénoque au pays des Yekuanas, et dans celles qui relatent les rencontres de l’écrivain dans les rues de Caracas, surtout avec Gayo, le truculent cireur de chaussures.

Le rêve d’Alejo Carpentier. Orinoco, de Jean-Louis Coatrieux

Alejo Carpentier, avec le cinéaste cubain Santiago Alvarez et l’écrivaine Marta Rojas © D.R.

Le voyage chez les Yekuanas, avec le survol de la forêt en avion qui le précède, constitue la pièce maîtresse de ce livre et justifie à lui seul son sous-titre, Orinoco. On songe moins à Gabriel García Márquez qu’aux contes d’Horacio Quiroga, aux histoires mythiques d’Asturias ou à L’homme qui parle de Mario Vargas Llosa : « Je me trouvais face à un réel plus grand que l’humain, un réel d’avant l’humanité ». La confrontation que Carpentier avait expérimentée de manière fragmentaire dans sa jeunesse entre culture savante et culture populaire se trouve ici brutalement traduite dans un face-à-face vertigineux de toute sa formation intellectuelle avec la réalité d’un monde et d’une société d’avant l’Histoire (« Je percevais une simplicité, un équilibre, une sérénité capables ensemble d’atteindre à la synthèse improbable du visible et de l’invisible ») qu’une notation apparemment anodine résume magistralement : « Je m’installai dans mon hamac pour lire Don Quijote. »

Lire Don Quijote au fin fond de la forêt amazonienne ! Voilà qui donne une image suggestive de la synthèse des mondes et des temps que ne cessera de mettre en scène Carpentier dans ses romans : « Pourquoi d’ailleurs faire s’affronter l’ancien et le moderne puisqu’ils nous construisent ensemble ? » Synthèse qui est aussi celle des arts : « Je prétends de mon côté qu’en écrivant, j’entreprends une partition » ; et qui est au fondement du réel merveilleux : « Je ne crois pas qu’il faille éreinter le réel pour atteindre le merveilleux. Au contraire. Admettons un instant qu’ils puissent s’entrecroiser tous les deux, qu’ils puissent choisir leur place dans le déchiffrement de notre histoire passée et à venir. »

L’autre face du miroir se situe du côté de Caracas, ville tentaculaire, rongée par la pauvreté de ses bidonvilles, symbole de la modernité dans ses aspects les moins recommandables. Carpentier y exerce sa profession d’animateur de radio, donne des cours à l’école des arts plastiques et publie des articles dans les revues et journaux vénézuéliens : trois raisons de poursuivre ses échanges intellectuels et de rester branché sur son réseau international. Il croise Heitor Villa-Lobos, correspond avec Raymond Queneau, fréquente Arturo Uslar Pietri, reçoit Miguel Ángel Asturias, Camilo José Cela, Alexander Calder.

Mais Caracas est aussi un carrefour et un poste d’observation qui permet à Carpentier de suivre, toujours avec intérêt mais souvent avec désenchantement, l’évolution de la politique en Amérique latine, ses coups d’État sanglants et ses révolutions dévoyées, de Rómulo Gallegos à Rómulo Betancourt au Venezuela, de Batista jusqu’à l’apparition de Fidel Castro qui, au terme d’une trajectoire fulgurante, installe enfin une vraie révolution à Cuba et concrétise les attentes de plusieurs générations. Le récit de la prise de contact à distance de Castro avec Carpentier et de la manière dont ce dernier va finir par quitter Caracas, rejoindre La Havane et devenir un acteur majeur de la culture sous le nouveau régime jusqu’à sa mort, évoque avec justesse la fraîcheur du mouvement et l’enthousiasme soulevé par les barbudos de la Sierra Maestra.

Pourtant, le livre de Jean-Louis Coatrieux s’achève à la veille du départ d’Alejo Carpentier pour Cuba, où il vivra encore plus de vingt ans au service de la révolution cubaine. L’auteur annonçait dans le premier volume de ce Rêve qu’il comporterait deux tomes. Le lecteur peut-il espérer une troisième partie sur le retour à Cuba ? Il serait en effet passionnant de suivre dans sa trajectoire personnelle l’écrivain consacré, devenu un des officiels du régime castriste, et de comprendre sa fidélité sans faille à travers les tourmentes politiques qui n’ont pas manqué de toucher l’île et d’éloigner du líder nombre de militants de la première heure. Le rêve de Carpentier s’est-il réalisé ? Vingt ans après, quel regard l’écrivain a-t-il porté sur sa vie ? A-t-il retiré de son existence si pleine la certitude acquise après son voyage vers l’Orénoque : « Maintenant, je sais où le jour se lève et la nuit tombe » ?

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