Les rêveries du promeneur au cimetière

Quelque part entre le monde des vivants et celui des morts, François Durif nous livre le récit de son expérience de croque-mort dans un texte saturé de références et bercé par les pas d’une promenade au cimetière.


François Durif, Vide sanitaire. Verticales, 312 p., 19,50 €


Diplômé des Beaux-Arts de Paris, François Durif a travaillé un temps dans l’atelier d’un grand artiste contemporain avant de tout plaquer. Sept séances à Pôle Emploi plus tard, la sentence tombe : « Vous voulez travailler avant ou après la mort ? m’a demandé sans sourciller la dame du bilan de compétences, et moi, comme un con, j’ai répondu : Après. C’est comme ça que je me suis retrouvé à œuvrer pendant trois ans dans les pompes funèbres. Bizarrement, ce métier m’a remis dans le mouvement de la vie. »

Vide sanitaire, de François Durif : les rêveries du promeneur au cimetière

François Durif © Francesca Mantovani/Gallimard

Il endosse le costume sombre pour le compte de la société de pompes funèbres « L’Autre Rive » et nous livre ici le récit de cette nouvelle vie : un portrait de l’artiste en croque-mort. C’est aussi l’histoire d’un passage à vide, celle d’une perte de sens généralisée et finalement d’une quête. Cette reconversion prend des airs de grand voyage initiatique, des Beaux-Arts à L’Autre Rive ; il se promène dans les allées du Père-Lachaise comme dans les méandres de ses souvenirs. Il descend dans le caveau familial, exhume les étapes de la construction de soi, et déterre les peurs ancestrales. Et quelle est notre plus vieille peur si ce n’est celle de la mort ?

Cette expérience lui offre l’occasion de s’ancrer dans une réalité qui semblait lui échapper dans l’art contemporain ; celle, aussi, de s’interroger sur son identité. Il s’écrit et nous invite à suivre son itinéraire de backrooms en white cube jusqu’aux petites chambres noires où nous finirons tous en boîte. C’est dans la continuité d’un même geste que François Durif écrit pour décloisonner les espaces, exposer au grand jour les arrière-boutiques et décrire ce qui se passe dans le noir. Par ce grand dévoilement, il rend les frontières poreuses et interroge les tabous. Ceux de la mort, de l’homosexualité, de l’impossibilité d’écrire ou encore de l’absence de sens dans la création.

Ce pas de côté mène l’auteur dans un autre lieu, dans une hétérotopie : le cimetière et, encore plus précisément, le vide sanitaire qui sépare le cercueil de la surface de la terre. Il s’agit du sas, invisible et pourtant nécessaire, qui permet de séparer deux espaces, de les protéger l’un de l’autre et d’assurer la salubrité des lieux. C’est un espace sombre, peu ragoûtant, que l’on préfère ne pas voir. C’est une marge et une frontière. Il protège la maison de l’humidité, le caveau de l’extérieur, les vivants des morts. Or, tout l’art de François Durif est justement de placer les marges au centre, de prendre pour sujet le sous-sol, le périphérique, le point final, tout ce que, par définition, on ne voit jamais.

Vide sanitaire, de François Durif : les rêveries du promeneur au cimetière

Cimetière du Père-Lachaise © Jean-Luc Bertini

Loin d’une catabase héroïque, c’est avant tout un retour à la terre, et même aux vers de terre, qui nous est donné à lire avec Vide sanitaire. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la mort, sans jamais oser le demander. L’auteur ne nous épargne rien, du coût du cercueil au décompte du temps de décomposition d’un corps, en passant par le choix des musiques et des textes – prétendument uniques mais finalement communs à toutes les cérémonies. Connaissiez-vous l’existence des « techniciens de convoi », payés des clopinettes et chargés de récupérer les corps, ou plutôt ce qu’il en reste, après un « accident grave de voyageur » ? Saviez-vous que les familles les plus riches étaient souvent les plus pingres au moment du choix du cercueil ? Imaginiez-vous le nombre de personnes qui règlent tous les détails de leur propre enterrement avant leur dernier souffle ?

Avec une pointe de plaisir coupable, le récit se dévore. Il faut dire que l’auteur est passé maître dans l’art du teasing et qu’il nous prévient, dès les premières pages, que : « Parler de mort, c’est un peu comme parler de cul, ça intéresse tout le monde, surtout en fin de soirée. » À l’opposé des discours solennels ou des expressions édulcorées pour désigner le dernier voyage de ceux qui nous ont quittés, François Durif prend le parti de la rugueuse réalité. Il s’adresse au lecteur et l’interpelle : « Quand t’es croque-mort, t’as beau être un figurant, t’es aux premières loges, tu comprends des tas de choses sur tes contemporains comme sur toi-même – toute cette majorité qui sévit en toi, ces gueules de cons. »

Cette langue parfois crue, souvent drôle et toujours juste se déploie tout au long de ce livre-promenade. Car, s’il s’agit du premier livre de l’auteur, il s’annonce comme la continuation de l’art de la performance qu’il connaît bien. Tout en « accompagnant les familles » comme l’exigent ses fonctions de croque-mort, François Durif propose des « promenades au Père-Lachaise » très éloignées des visites touristiques habituelles. Et ce récit devient la retranscription d’un itinéraire dans la nécropole.

Vide sanitaire, de François Durif : les rêveries du promeneur au cimetière

C’est un livre monument aussi, le tombeau poétique de ces références, mais aussi de toutes ces rencontres et des défunts anonymes que l’auteur a accompagnés pour leur dernière performance. Quand le titre préféré d’un chanteur populaire rugit dans l’église pour accompagner le départ du cercueil, n’est-ce pas la plus belle mise en scène de celui qui s’en va ? Alors qu’il cherchait à s’en éloigner, François Durif retrouve l’art non loin de la mort et devient écrivain. Au fil de cette narration itinérante qui part tous azimuts, il n’est pas question des hommes illustres qui hantent le cimetière, mais plutôt des livres, des films et des souvenirs qui emplissent le texte et l’imaginaire de l’auteur (on y croise Duchamp, Ponge, Barthes, Akerman, Tati, et tant d’autres).

À la manière d’une balade dans un cimetière, il n’y a pas de fil rouge, pas de sens tout indiqué, mais plutôt un réseau de correspondances qui fait passer d’une citation à une autre, d’un deuil impossible à un souvenir heureux, d’une poignée de terre jetée à l’émotion d’une rencontre. Les symboles et les détails prosaïques se mêlent comme sur une toile de vanités. Le tout donne un livre assurément singulier, contemporain, écrit comme un bloc de sédimentation : « Ce n’est pas le rêve d’une vie, ce sont des moments de vie qui, une fois montés, font récit et expulsent celui qui en est l’auteur. C’est l’histoire d’un ex-croque-mort mis au jour par ses déblais, même. »

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