Éloge d’un sens ignoré

Les écrans ont envahi nos vies et quand nous ne sommes pas figés devant des images, nous nous bouchons les oreilles avec des écouteurs. La vue et l’ouïe ont été les sens les plus sollicités pendant la période du confinement, on se le rappelle sans doute. Comme on se rappelle ces images de personnes âgées que plus personne n’avait le droit d’approcher et surtout de toucher. Des mains heureuses, de Claire Richard, sous-titré « Une archéologie du toucher », célèbre ce sens, tel qu’on en use, diversement, de la naissance à la mort.


Claire Richard, Des mains heureuses. Une archéologie du toucher. Seuil, coll. « Traverse », 240 p., 19 €


Le livre de la jeune autrice dont on a pu lire Les chemins de désir paraît dans une nouvelle collection intitulée « Traverse ». La phrase présentant cette collection en donne le ton : « des chemins de traverse, une traversée des genres pour dire le monde et le transformer ». Claire Richard écrit à la croisée de divers genres : l’autobiographie ou, de façon plus exacte, l’autoportrait en jeune mère, l’essai, et le témoignage. Ce dernier mot peut se décliner. L’auteure reprend des pages de son journal, mais aussi des paroles échangées sur des forums, des propos de chercheurs ou de professionnels du soin, des récits de proches sur les thèmes abordés. Ajoutons à cela des documents officiels datant de la période du confinement, dont les « recommandations sur la sexualité » faites par le département de la santé de la ville de New York.

Des mains heureuses, de Claire Richard : éloge d'un sens ignoré

© Jean-Luc Bertini

L’ensemble a sa cohérence, assurée par une écriture précise et vive, en de courts chapitres aux titres parfois poétiques, comme « Le hammam, l’enfant et le vieillard », l’un des plus beaux, sur lequel nous reviendrons. Claire Richard a une référence en matière d’écriture, Maggie Nelson : Les Argonautes, récit d’une maternité, a été une de ses lectures clés. D’où cette souplesse dans la forme, ce passage du je au nous ou on, plus général. L’usage du fragment correspond à ce souhait du « labile » : c’est une « attention à l’instant, le refus de faire système, la volonté de mettre en mouvement les objets qui se donnent d’un bloc (la “maternité”), d’embrasser la déflagration, les mouvements contraires, la systole et la diastole, et la dynamique des recompositions ».

Cette maternité, l’auteure la vit de façon à la fois inquiète et désinvolte. Les motifs d’inquiétude ne manquent pas. Elle se trouve enceinte en pleine période de COVID. Elle va accoucher en juin 2020. Tout le monde est précautionneux, voire soupçonneux. Pas un geste n’est innocent. Or une maternité passe par de nombreux gestes. Comme le rappelle l’auteure, dans les orphelinats de Roumanie, sous Ceausescu, des infirmières compétentes changeaient des bébés sans jamais les toucher. Beaucoup de ces enfants devenaient fous.

Claire Richard n’en est pas là et, aussi bien pendant les neuf mois d’attente qu’ensuite, le toucher reste un sens vivant. Après la naissance, c’est une autre affaire : le nouveau-né dort mal, les parents sont épuisés et, entre la théorie de la maternité comme « temps d’investigation » et la pratique, il y a une marge : la jeune mère a hâte que C. entre à la crèche, pour qu’elle puisse retrouver sa vie professionnelle.

Les chapitres consacrés à cette période de sa vie, de la vie en général, mettent en relief les débats qui se posent à la féministe qu’est Claire Richard. En effet, si pour elle avoir un enfant ne s’est pas discuté, il n’en va pas de même pour nombre de femmes aujourd’hui. Quelques-unes sont « nullipares » par choix. On peut les comprendre. Elles connaissent la « matrophobie », cette peur de devenir comme sa propre mère, peur qu’une femme peut éprouver. Certaines positions idéologiques, en revanche, peuvent la troubler. Que des femmes voient dans la grossesse un héritage du patriarcat gêne en effet davantage, même si, de fait, le statut de mère oblige à des tâches, enferme, exclut.

L’auteure pose un regard assez amusant sur l’avant-grossesse, sur la méconnaissance qu’elle a souhaitée du rôle de « maman ». Ce terme que l’on emploie au lieu de celui de mère est déjà un exemple de cuculisation (Gombrowicz aurait raillé notre époque mièvre et hypocrite). Elle ne lit rien sur ce qu’elle va connaître. Et puis il y a l’histoire familiale, la mère malade et le deuil d’un père affectueux quand sa mère ne pouvait l’être. Elle l’écrit avec pudeur, sans rien cacher pour autant : « Ce sont les gestes fantômes, ceux qui manquent, qui m’importent le plus ».

Ces gestes, on a envie de dire qu’ils ont une dimension politique. Ainsi une femme aveugle, philosophe et praticienne de shiatsu relève-t-elle une injustice, soulignant que « l’existence sociale tourne autour de ce qu’on donne à voir ». Mais le paradoxe tient à ce qu’aujourd’hui la prolifération des écrans, l’envahissement des lieux les plus divers, à commencer par l’école, créent la véritable distinction : « la texture de la vie, l’expérience tactile, se transforme en une surface lisse et vitrée ». Et l’auteure d’ajouter, rappelant que les riches se méfient des écrans : « le contact humain est en passe de devenir un produit de luxe ».

Des mains heureuses, de Claire Richard : éloge d'un sens ignoré

© Jean-Luc Bertini

Pourtant, tous les moments de l’existence disent toute l’importance de ce toucher que nous méconnaissons. On a évoqué plus haut ce beau chapitre sur le hammam. Le témoignage d’Asma a plus de valeur que nombre de déclarations enflammées ou de paroles absconses. Cette femme née en Tunisie raconte comment tous les âges se mêlent dans le hammam, comment l’enfant et sa grand-mère se côtoient dans une même nudité jamais impudique ou embarrassante. L’adolescente qui a besoin de s’éloigner de ses parents trouvera dans la vieille dame celle qui l’accueillera, l’écoutera, quand c’est nécessaire. Cette communauté féminine fusionnelle, on la rêverait en notre Occident si frileux. Je pense là à un passage bien précis du livre. Au moment du confinement, dans un EHPAD, une patiente s’adresse à l’auteure, lui demandant si elle connaît le directeur de l’établissement. C’est le cas : « Alors dites-lui quelque chose. La saison des fraises est en train de se terminer et on n’en aura pas vu une. Mais pour beaucoup d’entre nous, c’était la dernière fois qu’on pouvait en manger. »

On connaît l’expression « avoir la main heureuse ». Elle s’applique aux sourciers, en certains lieux. Claire Richard a creusé ce lieu commun, comme beaucoup des lieux communs qui nous permettent d’échanger. Elle avait songé à intituler son livre « Archives des gestes empêchés ». Elle avait lu l’Atlas mnémosyne d’Aby Warburg et son livre s’en serait largement inspiré. Il n’est en effet pas sans lien avec cet ouvrage monumental où les liens se nouent et où l’on s’interroge sur la manière dont ils se transmettent. Des mains heureuses dit les gestes des diverses circonstances que nous connaissons : on met la main à la pâte, en cuisine ou ailleurs, et le témoignage d’une cuisinière professionnelle confrontée à l’univers machiste ne laisse pas indifférent. On lève la main sur l’autre, et la violence n’est l’apanage de personne, hélas : une séance de karaté tourne mal ; Claire, adolescente, frappe, brise, casse. On prend la main, mais ose-t-on toujours le faire, et certains récits de couples gay tendent à montrer que cela ne va pas de soi, même en France.

La main est l’instrument du masseur et Claire Richard fait allusion au shiatsu, à ce qui répare et fait renaitre ou vivre. De là vient une explication de l’expression « avoir le cœur sur la main » : toucher sans le cœur n’est pas toucher.

Elle parle aussi de ces manifestations dans lesquelles se tenir proches, voire liés, n’est pas seulement une façon de se défendre contre la brutalité de certains policiers. C’est un projet, une volonté de rester en contact, quand dans le quotidien tout est fait pour nous séparer et nous isoler. Cela dit, et c’est heureux, la militante qu’elle a été n’est pas dupe, et, lisant des théoriciens parlant de façon abstraite et théorique du toucher, elle relativise : « ces remarques sur le toucher, si belles et consolantes soient-elles, ne restent-elles pas un peu trop surplombantes pour être utiles ? ».

Il n’existe pas d’Histoire universelle du toucher, pas plus que d’Histoire de la douceur et de la vulnérabilité, même si les travaux d’Alain Corbin l’esquissent. L’une et l’autre restent donc à écrire, et qui sait si ce livre teinté d’humour, d’autodérision sans perdre le sérieux, n’en est pas un jalon ?

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