Les infiltrés de l’Okhrana

Pendant trente-quatre ans, les sections de la protection de l’ordre et de la sécurité publique ont eu pour principale mission de sauvegarder la vie du tsar, en espionnant et en infiltrant les groupes révolutionnaires. Alexandre Sumpf propose une histoire très informée de l’Okhrana, la police politique du tsar, mais pas forcément la mère de la police politique moderne.


Alexandre Sumpf, Okhrana. La police secrète des tsars (1883-1917). Cerf, 444 p., 24 €


Fondée en 1878, la Volonté du peuple, petit groupe révolutionnaire de quelques dizaines de membres, exige du tsar l’instauration des libertés politiques. En mars 1880, convaincus de l’impossibilité d’obtenir le moindre résultat par une lutte légale contre l’absolutisme tsariste, ils annoncent qu’elle ne cessera la lutte que lorsque Alexandre II abdiquera et laissera une assemblée nationale constituante poser les bases de la réforme sociale. Bien entendu, le tsar autocrate ne répond pas à cet ultimatum, qu’un petit détachement du groupe se prépare à exécuter. Le matin du 1er mars 1881, un membre du groupe assassine Alexandre II en lançant une bombe sur son carrosse. Son successeur, Alexandre III, fait pendre les auteurs et complices de l’attentat, promulgue « l’état de protection renforcée », qui permet de suspendre toutes les libertés individuelles, et surtout crée, l’année suivante, des « sections de la protection de l’ordre et de la sécurité publique », l’Okhrana. Cette police politique secrète doit combattre les groupes révolutionnaires en les espionnant et en les infiltrant.

Okhrana. La police secrète des tsars, d'Alexandre Sumpf

Une photo de groupe de responsables de l’Okhrana à Saint-Pétersbourg (1905) © CC0/WikiCommons

Le sentiment que le système est impossible à réformer redonne vie au courant populiste qui forme des groupes dits « socialistes-révolutionnaires » (SR, héritiers politiques de la Volonté du peuple). Les SR combattent l’autocratie par la bombe et le revolver et multiplient contre les dignitaires du régime des attentats perpétrés par une poignée de militants sélectionnés. Le 14 février 1901, un étudiant SR assassine le ministre de l’Instruction publique Bogolepov. En avril 1902, un autre assassine le ministre de l’Intérieur Sipiaguine. Les SR fondent dès 1901 – un an avant d’avoir proclamé leur parti ! – une minuscule Organisation de Combat, chargée des attentats contre les dignitaires du régime, dirigée dès 1903 par l’agent de l’Okhrana, Yevno Azev. Au fil des années, la police politique infiltrera environ 2 000 agents dans les diverses organisations révolutionnaires, surtout chez les SR, puis chez les sociaux-démocrates constitués en parti en 1897, bientôt divisés en bolcheviks et mencheviks, et des groupes anarchistes. L’Okhrana infiltrera un agent, Malinovski, dans le groupe dirigeant bolchevik et dans son groupe parlementaire. Lénine, jusqu’à la révolution, refusera de prêter l’oreille à ceux qui dénoncent en Malinovski un agent provocateur. Alexandre Sumpf rappelle ironiquement qu’en 1914 « Lénine institue une commission d’enquête formée de lui-même et de Grigori Zinioviev : au terme d’un long et pénible interrogatoire, Malinovski est innocenté par celui-là même qui n’a pas intérêt à voir céder le pilier de son action en Russie ».

Aveuglement ou complaisance ? Il faut tenir compte de deux aspects de cette question ; d’abord, rares ont été les agents provocateurs démasqués pendant leur activité en Russie, malgré la chasse organisée contre eux par le Russe Bourtsev, installé à Paris et débusqueur de provocateurs, qu’Alexandre Sumpf qualifie de « Sherlock Holmes » (Bourtsev ne considèrera Malinovski comme provocateur qu’en 1916, tant les évidences sont douteuses dans cet univers policier !). Nombre de provocateurs infiltrés dans le parti bolchevik ne furent démasqués qu’en février 1917 (Tchernomazov, Jitomirski…). Le membre de l’Okhrana le plus célèbre, Yevno Azev, agent de la police politique depuis 1893, avait été dénoncé dès 1895 par un étudiant, aussitôt exclu de son cercle comme calomniateur. En 1903, une commission examina les accusations de provocation portées contre lui par un jeune militant et blanchit entièrement Azev. Le comité central du PSR le déclara alors « en deçà de tout soupçon ». Il ne sera démasqué que grâce à Alexis Lopoukhine, ancien chef du département de la police. Convaincu qu’Azev nuisait beaucoup plus à l’État qu’aux SR, il révéla le rôle d’Azev à Bourtsev. Lénine n’a pas bénéficié des révélations d’un Lopoukhine et a été moins perspicace que d’autres.

Ensuite, l’un des jeux des provocateurs de l’Okhrana est de se défendre en répandant insinuations et rumeurs contre des militants étrangers aux manipulations de la police politique, distillant les doutes et la suspicion, soit l’un des buts de l’infiltration policière. Ainsi, pour se défendre en mettant en valeur sa vigilance, Malinovski calomnia plusieurs responsables bolcheviks parfaitement innocents. La méfiance avait donc deux bouts. Malinovski enfin avait été capable de dissimuler à tout le monde à la fois son vrai nom, ignoré même de la police, et sa triple condamnation à de la prison pour vol dans sa jeunesse, qui permit à la police de le manipuler dès qu’elle l’eut appris.

Pour l’auteur, l’Okhrana marque la « naissance de la police politique moderne ». Est-ce si évident ? Avec des moyens évidemment plus artisanaux et rudimentaires, Joseph Fouché utilisait déjà plusieurs des techniques mises en œuvre à la fin du XIXe siècle par l’Okhrana. Alexandre Sumpf décrit avec une très grande minutie son fonctionnement, ses mécanismes et ses conflits internes, son personnel, ses liens avec les services de police étrangers, surtout avec la Sûreté française. Les chapitres consacrés à ces thèmes, nourris par un dépouillement d’archives jusqu’alors peu ou pas du tout exploitées, sont les plus intéressants de ce livre. L’auteur résume l’évolution de cette institution en écrivant à propos de son agence de l’étranger, installée à Paris : « Elle a débuté dans une ambiance artisanale, où l’instinct, l’audace, le secret et aussi la violence faisaient office de stratégie. Elle a achevé son parcours comme une sorte d’administration, où l’infiltration et la surveillance avaient pour but principal de collecter des renseignements détaillés en masse, et plus de s’adonner à l’incitation au crime révolutionnaire ». Bref, elle aurait ou abandonné ou relégué au second plan la provocation.

Okhrana. La police secrète des tsars, d'Alexandre Sumpf

Roman Vatslavovitch Malinovski, agent infiltré de l’Okhrana, photographié par Karl Bulla (vers 1910) © CC0/WikiCommons

Dès les premières lignes de son introduction, Alexandre Sumpf définit l’un des objectifs de son ouvrage au-delà de la seule description de l’Okhrana, de son fonctionnement, de son personnel et de ses objectifs. Citant un écrit de l’anarchiste devenu bolchevik Victor Kibaltchitch, dit Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, il évoque l’étonnement de ce dernier devant la découverte de « plusieurs dossiers à son nom dans les archives laissées par la police secrète tsariste, l’Okhrana, quoiqu’il n’ait jamais mis les pieds en Russie ». Puis il ajoute : « Ironie de l’histoire, cet anarchiste venu en 1919 se battre aux côtés des bolcheviks pour le salut de la Russie rouge, aura bientôt affaire à son héritière en ligne directe : la Guépéou, qui a vu le jour dès décembre 1917 sous le nom de Tcheka » ; « Longtemps ce que je savais de l’Okhrana, la mère de toutes les polices politiques, s’est résumé à cette filiation entre les deux systèmes établie par l’œuvre de ce révolutionnaire intransigeant et écrivain sensible ».

Cette affirmation surprend. D’abord, si l’Okhrana est une police politique secrète, la Tcheka, elle, dès sa proclamation le 7 décembre 1917, est une institution publique dont une importante partie de l’activité est publique puisqu’elle se déroule sous les yeux de la population, de la confiscation des biens ou des récoltes de paysans jusqu’à l’arrestation ou l’exécution d’ennemis du nouveau pouvoir, considérés comme tels ou se proclamant eux-mêmes comme tels. Ensuite, les conditions dans lesquelles les deux institutions sont constituées diffèrent profondément. Quand Alexandre III crée l’Okhrana, il ne pense nullement que les fondements de son régime soient réellement menacés. L’Okhrana doit d’abord et surtout défendre la précieuse personne du tsar et les personnes, un peu moins précieuses, de son entourage et de son gouvernement, mission dans laquelle elle ne se montrera pas très efficace à en juger par la liste des personnalités abattues par les « terroristes », de certains ministres – dont le ministre de l’Intérieur Plehve – jusqu’au grand-duc Serge, membre de la famille impériale et gouverneur de Moscou.

Quand les bolcheviks, eux, créent la Tcheka, au moment même où commence à se constituer dans le sud de la Russie la première armée blanche sous la houlette des généraux Alexeiev et Kornilov, ils pensent que leur avenir, même proche, est plus qu’incertain ; en témoigne le discours que prononce Trotsky lui-même, pourtant l’un des moins pessimistes des dirigeants bolcheviks, après Lénine, le lendemain même de la fondation de la Tcheka, le 8 décembre 1917. Il lit ce jour là au théâtre Alexandre un rapport angoissé sur les pourparlers de paix avec les Allemands. Il faut négocier avec le Kaiser dans l’attente de la révolution internationale, mais l’échec est possible ; dans ce cas, ajoute-t-il, « notre souvenir se transmettrait de génération en génération et éveillerait nos enfants à une lutte nouvelle ».

Évoquant la lassitude devant la guerre apparemment interminable et la lenteur du bouillonnement révolutionnaire en Europe, il ajoute : « si, à cause de la ruine de notre économie, nous ne sommes pas capables de combattre […] alors nous dirons à nos camarades étrangers : la lutte ne sera pas pour autant terminée ; elle sera simplement repoussée, comme ce fut le cas en 1905 ». Bref, 1917 pourrait donc être une seconde « répétition générale » et ses participants eux-mêmes pourraient bien en être réduits à transmettre le flambeau aux générations à venir… C’est déjà ce que suggérait clairement Alexandra Kollontaï au capitaine Jacques Sadoul lorsqu’elle le reçut au lendemain de la prise du pouvoir. Les fondateurs de l’Okhrana n’étaient pas habités par de semblables doutes lorsqu’ils la mirent sur pied.

Okhrana. La police secrète des tsars, d'Alexandre Sumpf

Portrait de Lénine en décembre 1895, après son arrestation par l’Okhrana © CC0/WikiCommons

Enfin, la Tcheka agira au cœur d’une guerre civile impitoyable, d’une violence extraordinaire des deux côtés (des trois côtés, si l’on ajoute aux Rouges et aux Blancs les bandes paysannes qualifiées alors de « verts »). Comme les violences commises par les Rouges et par les Blancs sont largement connues, un exemple pris chez ces verts donnera une idée de la cruauté de cette guerre civile. Au début de 1921, des paysans de la région d’Ichim, en Sibérie occidentale, révoltés par les réquisitions de blé, se soulèvent. Des détachements de l’Armée rouge sont envoyés pour écraser leur révolte. Lorsque les paysans capturent des soldats, ils séparent les communistes des autres et laissent les premiers nus dehors, dans le froid, jusqu’à ce qu’ils meurent gelés, ou leur imposent un traitement plus raffiné encore : ils leur arrachent les yeux, leur coupent le nez et les oreilles, les transpercent à coups de pics ou de fourches, puis brûlent dans des fosses leurs restes déchiquetés. Quant aux membres des détachements de réquisition capturés, les paysans leur découpent le ventre, leur arrachent les intestins, leur remplissent le ventre de paille ou de foin et plantent sur la victime un écriteau proclamant : « Réquisition terminée ».

Au même moment, l’Armée rouge prend d’assaut l’île de Cronstadt dont la garnison s’est soulevée au début de mars. La Tcheka condamne à mort 2 103 des marins révoltés. En attendant ce dénouement, au cours de ses incursions en Biélorussie, dans les régions de Gomel et de Minsk, de l’été 1920 au début de l’automne 1921, sa bande se déchaîne contre les Juifs, auxquels ils coupent le nez, tranchent les mains et les pieds, qu’ils égorgent, éventrent, roulent dans du fil de fer barbelé, écorchent vifs, pendent aux arbres, après avoir violé puis brûlé vives vieilles femmes, fillettes et femmes enceintes. La Tcheka agit, on le voit, dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles dans lesquelles s’est trouvée l’Okhrana tout au long de son existence.

La filiation entre l’Okhrana et la Tcheka parait si importante à Alexandre Sumpf qu’elle forme la conclusion de son livre ; il écrit ainsi, sans d’ailleurs appuyer cette affirmation de la moindre référence : « Les bolcheviks, Lénine en tête, se sont toujours félicités d’avoir tourné à l’avantage de la révolution (et surtout au leur) les manœuvres de l’Okhrana ». Et surtout il ajoute : « Cependant sous le stalinisme le pouvoir politique s’est laissé envahir et dominer par la politique de surveillance. » Faudrait-il donc comprendre que le stalinisme découlerait d’une prééminence de l’appareil policier sur l’appareil politique ? Mais Staline a liquidé sans la moindre difficulté les chefs successifs du NKVD (Yagoda puis Iejov), simples instruments de ses fins politiques. Quant au dernier chef de la police politique, Lavrenti Beria, qui a cru exercer le pouvoir au lendemain de la mort de Staline, ses collègues de la direction du PCUS l’ont liquidé sans grande peine quatre mois après son accession apparente au sommet du pouvoir, puis ils ont relégué la police politique au second rang en la ramenant d’un « ministère » (MVD) à un comité (KGB), sans que leur régime cesse pour autant d’être stalinien… sans Staline.

Ces affirmations, à mon sens discutables, ne retirent pas son intérêt au portrait que trace Alexandre Sumpf de cette institution policière chargée de protéger un régime qui n’est pas mort des insuffisances ou des difficultés de cette institution mais de son propre aveuglement, qui l’avait amené à ignorer l’avertissement donné dès février 1914 par l’ancien ministre de l’Intérieur, Dournovo, bon connaisseur, et pour cause, de l’Okhrana. Si la Russie entre dans la guerre, avait-il écrit dans un mémorandum adressé au tsar, sa défaite inéluctable provoquera la révolution : « Les troubles commenceront par l’accusation portée contre le Gouvernement d’être responsable de tous les désastres. Dans les institutions législatives une vigoureuse campagne s’engagera contre le gouvernement, suivie par une agitation révolutionnaire à travers le pays, avec des slogans socialistes capables d’éveiller et de rallier les masses, d’abord sur le partage des terres, puis sur celui de toutes les richesses et de toute la propriété. L’armée battue, ayant perdu ses meilleurs hommes, et emportée par la vague de la soif paysanne primitive de la terre, sera trop démoralisée pour défendre la loi et l’ordre » ; il annonçait enfin la victoire probable des « partis extrémistes » portés par « la vague populaire » qui « dégénérera inévitablement en un mouvement socialiste ». On ne pouvait mieux décrire la dynamique des événements futurs. Mais la cour reste sourde à cet avertissement prophétique que la vague chauvine et l’union sacrée patriotique du début de la guerre, bénies par l’Église, semblent démentir.

Cet avertissement prophétique permet de mettre en doute la portée historique qu’attribue Alexandre Sumpf à l’assassinat, le 17 décembre 1916, du moine Raspoutine, très influent auprès de la tsarine, et son interprétation du rôle de l’Okhrana dans cette affaire. Il souligne ainsi que l’Okhrana a attendu la veille de l’assassinat de Raspoutine pour le prévenir du complot préparé contre lui par deux membres de la famille impériale (Felix Youssoupov et Dimitri Romanov) et le député ultra-monarchiste Vladimir Pourichkevitch, complot, ajoute-t-il, « que connaît la moitié de Petrograd ». Raspoutine a donc dû en entendre parler. D’ailleurs, quand le chef de l’Okhrana téléphone à Raspoutine pour l’en informer, ce dernier l’envoie promener en fanfaronnant. Or, selon Alexandre Sumpf, « son assassinat achève de délégitimer la maison Romanov et donne le dernier coup à l’édifice impérial, qui ne demandait qu’à s’effondrer ». L’analyse, brève mais prophétique, de Dournovo, fondée sur une perspective historique, me parait plus proche de la vérité et donc semble dédouaner l’Okhrana… sur ce point particulier.

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