Cormac McCarthy ou l’épreuve de la liberté

Cormac McCarthy est mort mardi 13 juin 2023 à l’âge de 89 ans alors qu’il venait de publier, après un long silence, deux livres qui nous ont enthousiasmés. Il était avec  Thomas Pynchon ou John Edgar Wideman, pour ne citer qu’eux, l’un des grands écrivains états-uniens vivants du dernier demi-siècle. Son œuvre âpre et complexe, profondément inscrite dans un territoire, nous force à contempler notre solitude fondamentale et la violence du monde, tout en nous donnant la possibilité de gagner notre liberté. Elle continuera à nous bouleverser, à nous faire croire aux mythes, à toucher, avec lucidité, à la douleur de vivre.

Cormac McCarthy | Hommage.
Paysage du Nouveau Mexique (USA)
New Mexico II © CC BY 2.0/Durant Weston/Flickr

Cormac McCarthy est un écrivain éminemment états-unien. Sa langue, la construction de son œuvre, ses thèmes semblent contenir l’essence d’une identité tout en la contredisant avec virulence. Elle relève d’une forme singulière de paradoxe – celui de Faulkner ou de Steinbeck – qui revient à être quelque chose, obéir à une provenance, tout en ne faisant que lutter contre, à le nier. Comme ses prédécesseurs, McCarthy est un écrivain qui lutte : contre le monde, son ordre, son indifférence, contre lui-même peut-être aussi.

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L’œuvre de Cormac McCarthy est comme traversée, totalement, par une nécessité de contrevenir, de ne pas être là, d’échapper à ce qu’on est.

Toute son œuvre relève d’une exploration de la psyché de son pays qu’une conscience se refuse obstinément à accepter — depuis les déambulations du personnage, sorte de pantin qui traverse l’existence et affronte un sentiment de fin du monde, des Gardiens du verger (1965) jusqu’à la traque meurtrière d’un grotesque quasi carnavalesque de Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme (2005) ou la traversée continentale d’un homme et d’un enfant dans un paysage ravagé et apocalyptique dans La route (2008), roman tardif qui lui apporta la consécration. Car, et c’est probablement le centre névralgique de l’œuvre, tout revient à une impérieuse nécessité d’être libre chez cet écrivain. Et tous ses romans ne parlent que de cela : d’une fuite, d’un dépassement, d’êtres qui refusent, gagnent l’audace de partir, de quitter, de s’absenter. Elle est comme traversée, totalement, par une nécessité de contrevenir, de ne pas être là, d’échapper à ce qu’on est.

C’est un peu comme si Faulkner – McCarthy étant avec lui sans doute l’un des plus grands stylistes et inventeurs de langue du XXe siècle américain – avait écrit l’ailleurs (il le fit avec plus ou moins de succès, pour le meilleur dans Les palmiers sauvages et le moins bon avec Parabole, mais passons !), qu’il n’avait pas écrit la fixité d’un espace imaginaire, parallèle, mais au contraire avait obéi à une transformation par le mouvement, le déplacement, le franchissement. Cormac McCarthy se refuse au ressassement fixe, à la folie d’être d’un lieu. C’est un écrivain du vagabondage, de l’inappartenance ou, plutôt, de l’insaisissable attrait d’être autre que soi, de se conquérir en quelque sorte dans l’épreuve de l’existence.

C’est assurément de cela que parle sa formidable « Trilogie des confins », son grand œuvre qui raconte le parcours de deux personnages inoubliables – John Grady Cole dans De si jolis chevaux (1992) et Billy Parham dans Le Grand Passage (1994) – qui passent et repassent la frontière entre les États-Unis et le Mexique dans une errance double qui se recoupe dans le troisième volume (trop souvent mésestimé) intitulé Des villes dans la plaine (1998). Leurs errances, toutes à la fois géographiques et psychologiques, consistent en un exercice extrême de la liberté, depuis la confrontation à la solitude, à ce trait très américain du voyage initiatique, de la traversée, au passage de l’enfance à l’âge adulte, à la responsabilité, jusqu’à la confrontation avec la nature, la figure féminine et surtout la violence extrême.

Portrait de Cormac McCarthy jeune
Portrait de Cormac McCarthy (première édition de « Un enfant de Dieu » 1973) © CC BY 1/WikiMedia Commons

Tous les romans de Cormac McCarthy sont hantés par la violence, par son surgissement, son horreur fascinante. On pensera bien évidemment aux scènes inoubliables de Méridien de sang (1985) — probablement son chef-d’œuvre ! —, au massacre sordide qui se loge au centre du Grand Passage, aux cannibales de La route, au tueur de Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme ou à celui, dépenaillé et fragile, d’Un enfant de Dieu (1973). Mais cette violence, malgré l’effroi qu’elle provoque, n’est jamais gratuite ou vaine. D’abord parce qu’elle est portée par une langue disjonctive, savante et brusque, éruptive et enchanteresse, avec cette capacité de nomination, de pure action, et des rythmes qui se contrecarrent sans cesse, et qui incarnent, résonnant pour toujours dans la mémoire des lecteurs comme les plus belles pages de Faulkner pour sa créativité infinie. Puis parce qu’elle exprime l’angoisse d’être, de se confronter au réel, de se trouver un destin. Tous les livres de McCarthy mettent en scène ces épreuves, ces passages et ces dépassements. Ils consistent tout autant, et étrangement, à passer une initiation intime qu’à se confronter à des culpabilités collectives.

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Cormac McCarthy, romancier de la crise, raconte aussi un monde qui s’effondre — qu’on pense par exemple à la récurrence des récits qui s’inscrivent dans le tournant de la Grande Crise de 1929 et ses ravages dans des romans qui semblent habités par des figures photographiées par Walker Evans ou Dorothea Lange. Le romancier raconte les marges, les bouts du bout du monde, les frontières, les errances qui font gagner quelque chose sur soi-même. Il décrit les humbles, les pauvres, les exclus, les affamés et les analphabètes. Ses livres sont traversés par des personnages égarés, hallucinés, violents, comme perdus dans un monde qui les nie ou les oblitère, dans une veine sociale, dénonciatrice, d’une immense empathie pour les figures reléguées, honnies ou méprisées. On peut penser au frère et à la sœur de L’obscurité du dehors (1968) ou à la myriade de paumés de Suttree (1979), son roman le plus long, peut-être aussi le plus ardu, sorte de récit ambulatoire qui fait penser à Joyce tout autant qu’aux romans des hobos.

Comme Franck Norris, Theodore Dreiser, Upton Sinclair ou Steinbeck, McCarthy montre ce besoin, par la littérature, par la geste fictionnelle et sa capacité d’accueil, d’exprimer la douleur des invisibles, de fouiller la genèse d’une nation qui s’établit sur une inégalité et une violence fondamentales dont, peut-être, seuls les artistes peuvent se débrouiller. L’écrivain recueille en quelque sorte la douleur du monde, lui donne une forme, une voix plutôt. Et l’on entend dans ses livres d’un côté l’héritage des romans du Sud, du southern gothic – on pensera (dans cette catégorie un peu fourre-tout à notre avis), une fois encore à Faulkner, mais aussi à Flannery O’Connor ou Erskine Caldwell – et de l’autre celui du western et des mythologies spécifiques qu’il véhicule, comme s’il étaient habités par un malaise profond, une sorte de crise de soi permanente et de lutte avec un remords malsain et infini.

Paysage du Nouveau Mexique (USA)
Nouveau-Mexique (1993) © CC BY-SA 2.0/John Levanen/Flickr

Tout procède chez lui de ce franchissement par lequel un trouble fondateur se cogne au réel. Sans doute l’un des plus grands écrivains contemporains de la nature — croisant, en beaucoup plus fort, les thèmes ou les moyens du nature writing (on pense en particulier à Wright Norris et Rick Bass) — McCarthy inscrit le récit dans ses réalités concrètes, physiques. Il écrit les bêtes et les choses, les essences d’arbres, les races de chevaux surtout, les espèces d’oiseaux, les reliefs, les accidents de la nature, les rivières à sec, les prairies infinies, les ravines ou les astres qui nous surplombent. Son écriture parvient au prodige de transmuer une sorte de prosaïsme simple et absolu en un récit qui touche à la métaphysique. C’est la puissance de grands écrivains comme Faulkner ou McCarthy de parvenir à cette sorte de miracle qui fait s’enclore dans la langue même, par les moyens de la littérature, dans sa forme même, toutes les grandes questions existentielles sans jamais les aborder de front, sans démontrer ni se limiter à une indignation stérile.

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Il nous raconte ce que nous ne voulons pas voir de nous-mêmes ou que nous n’avons pas le courage de vivre. Il nous fait entendre le combat entre le bien et le mal, la justice et le crime, la joie d’être et la folie de détruire.

Car Cormac McCarthy n’est ni un naturaliste moralisateur, ni un idéaliste vaguement écologiste. C’est un romancier — dont le christianisme et la Bible façonnent les inspirations et à la langue — de l’âme qui s’exprime dans la description de l’action. Il y a chez lui un puissant refus de l’explication ou du didactisme, une manière de confronter la solitude fondamentale de l’Homme à l’hostilité du monde. C’est à la fois un écrivain réaliste, très près des choses, précis, mais qui confronte toujours les gestes à ce qui les dépasse, dans une sorte d’excès merveilleux. En racontant la fugue d’un jeune cavalier, les errances d’un repris de justice, la dégringolade d’un tueur en série, les atermoiements de la conscience d’un policier un peu terne, il exprime à la fois les mythes fondateurs de son pays et ses reflets à travers des personnalités qui affrontent le vide de l’existence, la disparition ou la folie. Il raconte toujours quelque chose de la frontière, de sa traversée, du retour aussi, confrontant sans fin la sauvagerie à la civilité, le monde naturel et celui des hommes. Il inscrit dans la littérature une crise de l’identité et des choix moraux, le poids de la responsabilité d’individus perdus dans le monde. Cormac McCarthy raconte ces solitudes, ces isolements. Il donne corps à ceux qui sont au bord du monde. Il accueille ceux qui ont été reniés et les rétablit dans une forme de dignité qui frôle le néant. Et l’on est bouleversé par les aventures de ces êtres, comme hantés par leurs trajectoires, leurs souffrances, leurs inachèvements ou leurs échecs. Finalement, il nous raconte ce que nous ne voulons pas voir de nous-mêmes ou que nous n’avons pas le courage de vivre. Il nous fait entendre le combat entre le bien et le mal, la justice et le crime, la joie d’être et la folie de détruire.

Et ce faisant, Cormac McCarthy revient toujours à ce qu’est la littérature, l’écriture, aux formes qu’elles rendent possibles ou audibles, à cette manière de penser le monde avec les moyens du récit, par cette confrontation incessante entre les actions et la parole, la description et la narration, l’écrit et l’oralité, la simplicité et la sophistication. Car ne nous y trompons pas, ce qui demeure au lecteur, c’est une voix – proche et distante, tantôt démiurgique, tantôt polyphonique –, un style rigoureux, énergique, électrique, de plus en plus sec et retenu, une manière de raconter qui touche à la forme des récits primordiaux, des aventures archétypales qui nous fondent. Il est rare et exceptionnel dans notre présent d’y parvenir, de nous offrir, par la littérature, une possibilité de connaître l’aventure terrible de la liberté.