Guerre, paix et écologie 

Le philosophe Pierre Charbonnier propose une histoire des idées occidentales qui ont fait le lien entre guerre, paix et utilisation de la nature. Stimulante, l’hypothèse de départ ne trouve ni les arguments ni l’approche nécessaires pour convaincre.

Pierre Charbonnier | Vers l’écologie de guerre. Une histoire environnementale de la paix. La Découverte, 316 p.,, 23 €

À première vue, Vers l’écologie de guerre de Pierre Charbonnier pourrait être un autre livre d’histoire environnementale qui étudie les dégâts que la guerre fait sur les écosystèmes terrestres. Pourtant, dès les premières pages, l’auteur annonce sa position théorique sous la forme d’un renversement conceptuel : « L’hypothèse, peut-être provocatrice, qui structure ce livre, est que la seule chose plus dangereuse que la guerre pour la nature et le climat, c’est la paix : la paix telle qu’elle a été créée et maintenue, surtout après 1945, est en effet le résultat d’une intensification énergétique auparavant inconnue. » La proposition est aussi contre-intuitive que stimulante. En effet, au lieu de contempler l’après-guerre comme un moment de paix entre les hommes, elle envisage les trente glorieuses comme des décennies de destruction accélérée de la nature.

Ainsi, la guerre et la paix ne seraient pas des contraires, comme on a l’habitude de le penser, mais des moments différents d’un même rapport des hommes à ce qui les entoure. On l’aura compris : cette idée sous-entend qu’il existe une sorte de pulsion de destruction qui opère aussi bien pendant la guerre que pendant la paix. Selon Pierre Charbonnier, c’est exactement ce que dit le philosophe et psychologue américain William James dans son bref essai L’équivalent moral de la guerre (1910) : les tendances agressives et dominatrices de l’humanité ne pouvant être abolies, il faudrait les canaliser en temps de paix vers l’exploitation de la nature et l’industrie. C’est aussi ce que dit Bruno Latour dans Face à Gaia : « la paix civile entre États a été obtenue au prix d’une guerre invisible et totale contre le territoire ». 

L’ouvrage aurait pu tester ces hypothèses en synthétisant les nombreux travaux qui retracent l’histoire de l’utilisation d’énergies fossiles ou nucléaires, de l’évolution des procédés techniques d’extraction des ressources naturelles, des matériaux de construction industriels, de la massification des moyens de transport ou de l’arrivée de la chimie et de la biogénétique dans l’agriculture en temps de paix. Cette étude historique aurait pu s’intéresser de près aux moments de transition où les industries et les techniques de guerre s’adaptent aux enjeux de la production économique en temps de paix. Or, même si ces phénomènes sont suggérés dans le livre de Pierre Charbonnier, l’essentiel de l’argumentation ne repose pas sur l’étude de faits historiques, mais sur l’interprétation et l’explication d’un certain nombre de textes.

En réalité, et contrairement à ce que laisse penser son titre, cet ouvrage n’est pas un livre d’histoire environnementale, mais d’histoire des idées, et notamment des idées de la guerre, de la paix et de la nature. Elles sont ordonnées par des chapitres qui suivent un ordre chronologique : l’origine du pacifisme et du cosmopolitisme entre la fin du XVIIIe et le début du XXe siècle en Europe, les penseurs de la guerre et de la paix autour de la Première Guerre mondiale, les penseurs de la guerre et de la paix autour de la Seconde Guerre mondiale, les pensées sur le développement et l’exploitation des ressources naturelles au moment des décolonisations et de la guerre froide. Il faut reconnaître que le corpus est vaste et qu’il convoque des disciplines aussi variées que la philosophie, l’économie, la sociologie, la science politique, les sciences du vivant et la stratégie militaire. Cependant, cette anthologie de textes d’époques et de natures diverses produit une sensation d’arbitraire parce que le choix du corpus n’est pas justifié et que les idées, les phénomènes décrits et les époques ne s’enchaînent pas suivant des liens de causalité. 

Pierre Charbonnier, Vers l’écologie de guerre, Une histoire environnementale de la paix
Champ pétrolier (Midland, Texas) © CC-BY-SA-4.0/formulaone/Flickr

Surtout, ce corpus ne permet pas de vérifier l’hypothèse de départ. D’abord, parce qu’il est très fortement ancré dans les pensées produites en Europe et aux États-Unis. En soi, cela n’est pas un problème. Mais ça le devient lorsque le livre affiche des prétentions universelles en proposant « des clés de lecture pour le présent, en même temps qu’une nouvelle exploration de l’histoire des idées politiques modernes ». Or, on aurait pu attendre de Pierre Charbonnier qu’il proposât une véritable histoire globale des idées environnementales ; il est l’auteur d’une préface pour l’édition espagnole de L’écologisme des pauvres de Joan Martínez Alier. Dans ce livre, cet économiste spécialiste des conflits environnementaux montre que le combat écologiste n’est pas une spécificité politique des pays développés et que les pays du Sud connaissent depuis le XIXe siècle des formes pratiques et théoriques d’écologie politique. Sur les 315 pages de l’ouvrage de Pierre Charbonnier, seulement 16 sont consacrées aux pays du tiers-monde, dans un mélange décanté à la hâte de discours nassériens, création de l’OPEP, théorie de la dépendance et projets de développement des années 1950 et 1960. Deuxième problème de ce regard occidentalo-centré : l’absence totale de textes de penseurs soviétiques, chinois, ou provenant de pays ayant connu des luttes anti-coloniales et anti-impérialistes, donne une vision très partielle – atlantiste – de l’histoire contemporaine globale. 

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C’est sans doute pour cela que Pierre Charbonnier est convaincu qu’après la Seconde Guerre mondiale le monde entre dans une période de paix fondée sur les énergies fossiles qu’il appelle, comme Thomas Oatley, la paix de carbone. Il s’agirait de décennies caractérisées par un « lien entre la stabilité internationale et les énergies fossiles » où la Grande Accélération technologique permettrait que les grandes puissances se détournent de l’affrontement armé pour se consacrer pleinement à la croissance économique. Pour que l’argument de Pierre Charbonnier tienne la route, il faut donc ignorer les conflits périphériques de la guerre froide et affirmer que les guerres américaines pour le pétrole font partie de la paix de carbone. Par ailleurs, pour croire que la Grande Accélération des années 1950 est une conséquence de cette paix-là, il faut considérer que ce bond technologique n’est pas un prolongement des processus économiques et techniques profonds qui ont bouleversé la planète depuis les colonisations et les révolutions industrielles. Il n’est donc pas étonnant que Pierre Charbonnier décide, sans le discuter, que l’Anthropocène ne débute qu’à partir du milieu du XXe siècle. 

Bref, pour prouver qu’il existe un lien entre la paix et la destruction contemporaine de l’écosystème terrestre, Pierre Charbonnier tente de nous faire croire que la guerre froide et les guerres impérialistes des dernières décennies ont été des moments de paix, et que la contamination de la planète a commencé à partir des années 1950. Annoncée comme un renversement conceptuel stimulant, son hypothèse de travail n’est crédible que si l’on aime se raconter des histoires. D’ailleurs, l’ouvrage fait souvent preuve d’une certaine naïveté théorique. Par exemple, il n’est pas rare de lire dans ses pages qu’il y a un côté lumineux et un côté sombre des choses ou des idées, ainsi qu’un bien et un mal absolu dans l’histoire humaine – le réchauffement climatique serait un peu le IIIe Reich d’aujourd’hui… Ce dualisme presque manichéen étonne quand on sait que le même auteur brouille à sa guise les définitions de la guerre et de la paix.

Autre exemple de naïveté : habitué à lire des textes de philosophes et à leur faire confiance, l’auteur semble prendre pour argent comptant les paroles d’acteurs politiques, économiques, militaires et il ne les resitue pas dans leur contexte historique, ne sachant que faire de leur charge conflictuelle et stratégique. À cela, il ajoute une conception très anthropomorphique des sociétés et des États, qu’il n’envisage jamais comme des champs où s’affrontent des catégories et des classes diverses, ou comme des institutions qui fabriquent de la décision à partir des intérêts divergents de leurs différents acteurs. Pour lui, les sociétés sont dotées d’un inconscient collectif et d’énergies pulsionnelles à canaliser par la guerre ou par la paix. Les États, eux, sont confrontés à des choix moraux. Ainsi, il semble croire que les nouvelles stratégies militaires nord-américaines, chinoises et européennes qui visent à décarboner les économies pour moins dépendre des combustibles fossiles sont en réalité des engagements écologistes.

C’est cela qu’il appelle l’écologie de guerre. Selon lui, le contexte dans lequel les grandes puissances entrent en concurrence pour l’autonomie énergétique devrait susciter de l’espoir car le camp écologiste pourra enfin profiter de la puissance des États. À la lecture du livre de Charbonnier, on se demande si ce qui le rassure, c’est de penser qu’un jour il n’y aura plus d’émissions de gaz à effet de serre, ou de savoir que les grandes puissances survivront aux hydrocarbures. Dans les deux cas, c’est une idée bien pauvre que l’auteur se fait de l’écologie.