Paraissent en traduction chez deux éditeurs différents un recueil de Louis Zukofsky, un autre de Charles Reznikoff, deux poètes juifs new-yorkais de la première moitié du XXe siècle dont les noms sont indissolublement liés au mouvement poétique appelé l’objectivisme. Regrouper plusieurs auteurs de sensibilité et de projets poétiques voisins sous une même dénomination, abstraite de préférence, était pratique courante en ce temps-là. Voire l’unique pratique respectable. À l’instar des politiques, les poètes s’avançaient derrière leur suffixe en –isme, gage de modernité.
L’Europe, en l’occurrence, avait pris de l’avance sur le reste du monde. À mesure que se rapprochait la première conflagration mondiale, le mouvement parut même s’accélérer, quelques mois à peine séparant le cubisme du futurisme puis du vorticisme. Une course fiévreuse sembla s’engager entre artistes pour nommer les choses avant que l’innommable ne les nomme. L’Amérique, dans cette course, ne voulut surtout pas se laisser distancer.
À peine débarqué de son lointain Indiana, où il enseignait la poésie médiévale, Ezra Pound, véritable entrepreneur en poésie, reprit donc à son compte cette mode de la dénomination. À Londres, il élabora et diffusa le concept d’imagisme par l’intermédiaire de son amie américaine Harriet Monroe, directrice de la revue Poetry. Traversant Paris comme l’éclair, il finit par échouer à Rapallo en Ligurie, d’où, toujours actif, il commanda à deux jeunes poètes, un Anglais du Yorkshire, Basil Bunting, son secrétaire, et un Juif new-yorkais, Louis Zukofsky, une anthologie de la jeune poésie américaine.
L’anthologie parut dans la revue Poetry (février 1931) et le terme objectivisme ne vit le jour qu’à la demande expresse d’Harriet Monroe à Pound de lui trouver un titre pour le numéro. Il est assez savoureux d’entendre Pound avouer qu’objectivisme était « pretty bad » et se plaindre d’avoir passé les trente années suivantes de sa vie à rendre le concept « simple ». Une deuxième version de l’anthologie An Objectivist Anthology serait publiée l’année suivante sous la direction de Louis Zukofsky.

Ce rapide résumé nous conduit aux deux traductions sur notre table, d’une part les 55 Poems de Zukofsky suivi de 29 Songs (1923-1935), de l’autre les Derniers poèmes de Charles Reznikoff précédé de Les Juifs en Babylonie. Qu’ont-ils en commun ? Réponse spontanée : la ville. Soit ce court poème de Reznikoff intitulé Ville
Écoute !
La sirène de la voiture de police
et celle des pompiers.
Notre ville, elle aussi, a ses oiseaux indigènes.
suivi de cet autre de Zukofsky, un peu plus long :
Les voitures jadis acier et vert, maintenant vieilles
Trouvent leur tombe à Cedar Manor.
Elles rouillent sous un vent
Que le ciel seul peut contenir.
Car le vent
Coule lourdement à travers l’esprit comme le froid,
Bat dans les oreilles
Jusqu’à ce qu’on sache son être qui bientôt n’est pas.
Trop littéralement traduit à notre gré, le dernier vers eût sans doute mérité plus de légèreté mais je rapproche les deux citations pour qu’on mesure l’écart les séparant.
Si l’on se réfère au jugement fort pertinent de Carl Rakosi – autre poète objectiviste – sur ses deux amis : « Si Reznikoff fut un objectiviste alors Zukofsky n’en est pas un et ne le fut jamais », l’écart s’explique mieux. Plutôt dire qu’il y eut autant de types de poésie objectiviste que de poètes. La dénomination hâtivement forgée par Pound ne lia en effet jamais le groupe de manière dogmatique. D’ailleurs, à ce compte, l’entière poésie américaine fut objectiviste, dès les premières listes d’outils introduites par Walt Whitman dans son grand poème Leaves of Grass (Feuilles d’herbe). Poésie de préférence urbaine, new-yorkaise le plus souvent, l’objectivisme est d’abord une poésie de l’objet dont la note initiale fut donnée par William Carlos Williams, leur ami à tous, avec sa fameuse « brouette rouge » au repos dans un jardin de banlieue.
On trouvera sans doute contestable notre réduction de l’objectivisme à la seule attention pour l’objet, de préférence l’objet urbain. On fera remarquer que la notion est infiniment plus complexe, qu’elle touche à l’objectivité scientifique, voire phénoménologique. Qu’on pourrait aussi bien la relier à l’invention alors récente de la photographie. Tout cela est vrai. Ce en quoi Rakosi a raison : le plus objectiviste de tous fut Reznikoff, en particulier dans son œuvre Testimony, the United States (1885-1915) parue en 1965 1, dans laquelle il donne forme poétique minimale à des procès-verbaux d’audience de tribunaux, sous forme d’une suite d’énonciations claires, tenues par un lien narratif évident, terminées par une conclusion neutre.
Ici, le poème tend ostensiblement vers la prose non moins objectiviste d’un Sherwood Anderson ou d’un John Dos Passos, journalistes et romanciers du quotidien le plus humble. Il en va tout différemment de Louis Zukofsky dont l’écriture de plus en plus complexe, voire « torturée », aboutira au silence de la partition musicale dans sa grande œuvre A 2. Dans son premier recueil, 55 Poems, ici traduit, référence est évidemment faite à des objets d’usage courant, le lavabo par exemple : À mon lavabo / dans lequel je lave / ma main gauche / et ma main droite, etc. mais l’objet devenu très vite encombrant pèse sur le poème, très loin de la légèreté laconique pleine d’humour d’un William Carlos Williams. C’est dans le dernier poème du recueil, Mantis, qu’apparaît le mieux la contrainte où s’enferme Zukofsky, qui se refermera de plus en plus sur lui jusqu’à l’isolement total. Quelle est, se demande-t-il, la valeur « objective » d’un poème, de la forme poème, en comparaison de la condition des pauvres ?
La mante religieuse perdue dans le métro et venue s’abattre contre la poitrine du poète aux prises avec l’art de la sextine (un legs d’Ezra Pound) symbolise la déréliction des pauvres. Toute la vie poétique de Zukofsky incarnera le combat dialectique de l’idéologie marxiste avec le luxe poétique de la « mise en mots », selon sa propre expression. Soit un parcours à l’envers de celui d’Ezra Pound – son maître –, l’antisémitisme assumé par ce dernier se voyant contesté par Zukofsky et son recours à l’idéologie vraie. Sans doute est-ce la tension de ce combat qui rend la lecture d’A si complexe quelquefois, jusqu’à l’hermétisme.
De tous les objectivistes originels, le plus discret assurément fut l’Anglais Basil Bunting, quittant sur la pointe des pieds un Pound devenu fasciste pour cultiver jusqu’à la fin l’amitié de Zukofsky et de Reznikoff à New York avant d’enfin regagner son Yorkshire natal et d’y célébrer son hameau quaker Briggflatts 3. Puisqu’il était anglais, Bunting n’apparaît pas dans les anthologies américaines tandis que son lien aux objectivistes américains lui valut longtemps l’indifférence du monde poétique anglais. J’ai moi-même connu et traduit cet homme de l’entre-deux-rives, mariant dans son poème l’amour des objets, des lieux et des animaux dans une langue « déictique » splendidement allitérée. Autre forme d’objectivisme. Plus lyrique, plus humaine, somme toute.