Que le cinéaste Jonas Mekas fût poète, il était difficile de le savoir en France puisque sa poésie n’était pas traduite. Dans son pays natal, la Lituanie, au contraire, la poésie de Mekas est un classique du vingtième siècle, lu et enseigné dans les écoles. Nous avions donc une connaissance partielle de l’œuvre de cet artiste qui quitta l’Europe pour l’Amérique, poussé par la bise soviétique de l’après-guerre. Aujourd’hui, le vide est comblé par la publication de ces Poèmes 1948-2007 que l’on doit à une alliance entre les éditions Nous et le Centre international de poésie Marseille. Huit traducteurs des deux langues ont été réunis pour ce faire, dont la poète Anne Portugal, qui nous a livré quelques secrets de fabrication.
Jonas Mekas, figure-phare du cinéma expérimental américain des années 1960, est né en 1922, il y a plus d’un siècle, peu après la Grande Guerre et, il vaut la peine de le souligner, une génération seulement après la naissance du cinéma (1895), alors que le septième art était encore un médium balbutiant, artisanal. Il est né à Semeniškiai, un village du nord-est de la Lituanie, non loin de la Lettonie, dans un univers profondément paysan. La terre, les labours, les saisons parfaitement différenciées, les champs et les prairies, les plantes et les fleurs dont le nom vous est aussi familier que le vôtre : ces éléments sont la matière première et chantée des Idylles de Semeniškiai.
Le futur cinéaste a choisi un genre poétique bucolique ancien, l’idylle, qui, sous sa plume, a une valeur nostalgique évidente, voire magnifiée. Pour ne jamais les perdre, il a fixé sur le papier des images, des parfums associés à des créatures et des couleurs, des sons et des bruissements très précis, un monde qui n’a pas encore opéré la mue du XIXe au XXe siècle. Ce premier recueil se compose en effet de vingt-six tableaux écrits dès 1944, l’année où il s’est exilé avec son frère, Adolfas. Plus jeune, Jonas Mekas avait publié un poème anti-stalinien, si bien qu’à la fin de la guerre il n’était plus le bienvenu dans son propre pays, envahi par l’empire voisin. Pendant cinq ans, jusqu’en 1949 et leur arrivée en Amérique, son frère et lui ont été errants, accueillis un temps dans un camp de déplacés en Allemagne, une pause qui explique la publication à Cassel, en 1948, des Idylles de Semeniškiai.

Bouleaux, champs de lin bleu, pluie, trèfles, joncs… ces éléments naturels reviendront sans cesse dans la poésie de Mekas, y compris dans ses vers beaucoup plus tardifs, beaucoup moins narratifs et moins amples, des poèmes plus éclatés, émiettés, parfois réduits à un mot, deux mots juxtaposés sans liant ou décomposés en une cheminée de syllabes – une poignée de lettres jetées sur la page. « Mots isolés », « Mots et lettres », « Bribes d’un voyage »… tels sont les titres de ces ensembles de poésies de plus en plus brèves. La peinture de la mémoire s’écaille avec le temps : un homme, un cinéaste et poète, un exilé se penche et ramasse quelques-unes de ces écailles. « Écorces de la mélancolie », écrit Mekas, être végétal.
La permanence des impressions et des sensations de l’enfance est telle qu’elle donne un sens oublié à l’expression « cinéma expérimental », que l’on associe si volontiers à Mekas et quelques-uns de ses amis, américains et souvent nés là-bas, en Europe centrale (le syntagme apparaît plus d’une fois dans sa poésie, détaché de son sens géopolitique). L’expérience sous-entendue par « expérimental » n’est plus seulement synonyme d’audace et d’innovation formelle, mais de vie : éprouvée, traversée, chérie, conservée et partagée. La poésie de Jonas Mekas suit un fil chronologique assez facile à identifier : ses déplacements, ses départs, ses arrivées et ses retours sont lisibles dans cette œuvre écrite qui tient du « journal filmé », comme son cinéma, même s’il faut se garder de rapprocher systématiquement les deux arts qui le définissent.
La rupture la plus frappante a lieu tôt, dès l’ouverture des Réminiscences (1951) qui suivent les Idylles de Semeniškiai. Soudain la paix n’est plus. La Deuxième Guerre a retourné l’Europe comme on retourne la terre. Le poète traverse une Allemagne ravagée et en ruines. Chronos et le XXe siècle ont fait une seconde entrée aussi violente que la première. Le contraste avec les Idylles est saisissant. « À travers les gares fracassées / à travers les bourgs brûlés et calcinés, / nous continuions d’avancer, dans une bousculade / de femmes et d’enfants / de prisonniers de guerre et de pauvres soldats fracassés, / multitude de réfugiés […] ramassant de petites pommes précoces encore vertes, / couvertes de suie et écrabouillées, / sur les remblais du chemin de fer / et dans les fossés. »
Le choc paraît plus profond et plus douloureux que celui de l’arrivée, en 1949, à New York. Le tournant atlantique a beau être repérable, on est étonné de voir à quel point ses vers consignent ce qui a été perdu et abandonné derrière soi. Le terreau premier de l’enfance demeure, assorti de « Ô foyer », « Ô attaches », expression de la langueur, ou de termes plus abstraits : inquiétude, solitude, âme, crainte, doute. Rares, mais très frappantes, affleurent des lignes plus réfléchies : « La géographie, / moi je l’ai apprise / aux cartes de la guerre. / L’anatomie de l’homme, / moi je l’ai comprise / aux / chroniques / des camps de concentration. » Cruelle éducation européenne.
Le temps passe, le blanc de la page s’élargit, des coulées de mots nus semblent reproduire la perte. « Les champs la mère / soleil septembre » : un carré de quatre côtés, quatre mots qui ressemblent aux indications d’un homme à la caméra. En le lisant, m’est revenue en mémoire une exposition récente, consacrée à Chantal Akerman, où étaient affichées des feuilles comprenant des indications de la cinéaste dont certaines formaient comme des poèmes spontanés, presque involontaires, magnifique économie de mots anticipant les images à venir. Puis une question m’est apparue : pourquoi « les champs » et « la mère », et « soleil », sans article ? Quel effet ce type de retranchement produit-il ?

La langue lituanienne n’a pas d’article ; elle n’a pas non plus de temps aussi fortement marqués qu’en français, « les temporalités sont flottantes », dit Anne Portugal. Elle-même connaissait les films de Mekas dans lesquels le cinéaste intègre des textes « courts, très modernes, vifs ». Elle a d’ailleurs travaillé sur les vers plus courts de Mekas, ceux qui suivent son arrivée en Amérique et bénéficient de l’influence des poètes américains (Stéphane Bouquet, autre traducteur poète, l’explique très bien dans sa préface) .
Interrogée plus précisément sur la question des articles, Anne Portugal explique que, lorsqu’il y avait un mot seul, « il fallait qu’on ajoute un article. Une suite de mots sans articles risquait de ressembler à de la fausse poésie moderne, à un style télégraphique ». Elle rappelle l’importance de l’oreille, de l’intuition qui permet d’évaluer « l’équilibre des masses » et d’éviter « l’effet poésie à l’ancienne ». « On avait besoin de faire un lissage, de viser la simplicité, poursuit-elle, il fallait que ça passe bien aujourd’hui, qu’il y ait une petite liberté sonore qui cale les choses. Il a fallu jeter du lest par-dessus bord. »
L’entreprise a duré deux ans au cours desquels les uns et les autres ont dû aussi ajuster les sensibilités. Nous sommes habitués à l’irrévérence et la légèreté, rappelle Anne Portugal, alors qu’en Lituanie Jonas Mekas est un poète national. L’enjeu était délicat, mais l’enjeu a été résolu. Adulte, Jonas Mekas a vécu à Brooklyn : la pluie sur la ville était cuivrée, écrit-il, pourtant « je ne sais pas pourquoi / était-ce le soleil, / ou la pluie ou le vent, / mais ça me manquait / et la neige et le blanc ». Mort en Amérique (en 2019), l’artiste a été enterré dans un petit cimetière de Semeniškiai.