La réédition en fac-similé de Saint ghetto des prêts de Gabriel Pomerand, mêlant le texte au dessin et initialement publié en 1950, permet de (re)découvrir le lettrisme, mouvement créatif, foutraque et scandaleux, dont Pomerand fut l’initiateur avec Isidore Isou, en 1945, à Saint-Germain-des-Prés.
Il y a un peu moins d’un an, les éditions du Sandre publiaient un volume consacré à Serge Berna, Écrits et documents, qui permettait, grâce au patient travail d’enquête mené par Jean-Louis Rançon, de faire le point sur ce représentant jusque-là mal connu du mouvement lettriste, resté surtout dans les mémoires pour avoir été le complice, un temps, de Guy Debord. C’est à un autre membre de la constellation lettriste, Gabriel Pomerand, qu’elles s’intéressent aujourd’hui en mettant à la disposition du public son livre peut-être le plus important, sans doute le plus fascinant, Saint ghetto des prêts, augmenté pour l’occasion d’une postface d’Éric Dussert.
Né à Paris en 1925, de parents immigrés juifs polonais, Gabriel Pomerand est le premier disciple d’Isidore Isou. Juif lui aussi, mais roumain, réchappé de la Shoah, Isou est arrivé à Paris le 23 août 1945, plein d’ambition et les valises remplies de manuscrits. Il y a jeté les bases de ce qui va devenir le lettrisme : une poésie fabriquée de lettres et non de mots. Bien mieux, car le jeune homme regorge d’idées, il y a conçu une méthode pour bouleverser, du moins l’espère-t-il, l’ensemble des arts et l’ensemble du monde. Isou et Pomerand ont le même âge, ils fréquentent le même centre d’accueil pour les Juifs victimes du nazisme : ils y fondent ensemble le mouvement lettriste. Après une première soirée, le 8 janvier 1946, à laquelle on ne se déplace pas, ils adoptent la stratégie du scandale – qui restera durablement celle du groupe – et vont perturber, le 21 janvier, une pièce de Tristan Tzara au Vieux Colombier. Cette fois-ci le tout-Paris est présent et la presse s’en fait l’écho le lendemain : le lettrisme est lancé.

À lire les témoignages de l’époque, une dualité entre Isou et Pomerand est vite papable. L’un est bien coiffé, l’autre chevelu. Le premier a un tempérament de théoricien et chausse ses lunettes pour lire ses poèmes, le second les profère. Une archive en ligne en témoigne, qu’il faut comparer aux enregistrements, certes plus tardifs, qu’Isou fera de ses œuvres : Pomerand est meilleur interprète que lui. Dans les premiers mois, sinon dans les premières années, c’est surtout Pomerand, à ce titre, qui incarne le lettrisme. Rapidement, semble-t-il, des tensions apparaissent entre les deux hommes : Pomerand ne se contente pas de la position de disciple à laquelle Isou entend le réduire. L’introduction de Saint ghetto des prêts, en 1950, le montre bien : si Pomerand reconnaît à Isou, lorsqu’ils discutaient dans les rues de Paris en 1945, de lui avoir, « ouaté la tête d’une masse d’idées », parmi lesquelles celle de la métagraphie, il revendique aussi de l’avoir « découverte et re », cette métagraphie, comme l’une de ses possibilités d’expression. La métagraphie ? Une autre invention d’Isou. Une super-écriture qui convoque et mélange tous les signes possibles, effaçant par là même la différence entre la prose et les arts visuels. Saint ghetto des prêts est écrit dans cette forme-là.
Saint ghetto des prêts, c’est Saint-Germain-des-Prés. C’est une ode à ce quartier de Paris où les boutiques de luxe n’ont pas encore remplacé les librairies, et qu’arpente une foule bigarrée où se mêlent existentialistes, désœuvrés en tous genres… et lettristes. Un quartier qui résonne, la nuit, de concerts de jazz et de récitals de poésie. C’est une ode, ou plutôt c’est une série de portraits. Même si les noms y sont remplacés par des « x », on pourra y reconnaître les figures de Sartre, de Cocteau, de Vian, parmi d’autres aujourd’hui disparues.
La couverture du livre s’orne d’une multitude de petits dessins qui annoncent ce qu’on découvrira à l’intérieur : en face du texte de Pomerand imprimé sur la page de gauche (il ne s’agit chaque fois que de quelques lignes), 47 planches, sur la page de droite, en noir et blanc et en pleine page, en offrent la traduction métagraphique. Voire. S’agit-il bien d’une traduction ? Un jeu s’établit. La métagraphie, ici, fonctionne comme un genre de rébus dont la solution serait donnée sur l’autre page. On s’efforce alors d’en déchiffrer des éléments. On y parvient çà et là. Mais la planche métagraphique dépasse manifestement ce que dit le texte. Elle le déborde. Est-ce parce que Pomerand se griserait du plaisir de dessiner ? Ou y a-t-il un sens supplémentaire, caché, laissé à l’effort d’élucidation du lecteur ? Pomerand, dans l’introduction, prévient : il n’y a peut-être pas du tout à chercher le sens de ce genre-là. Il faut plutôt se laisser aller à la pure présence physique des signes et au vertige qu’elle peut provoquer. Comme il y avait, dans la poésie lettriste, une pure présence de la lettre, débarrassée du sens, pour ouvrir sur une infinité d’appropriations, d’interprétations possibles.
Au même moment à peu près, Isou publie lui aussi un livre métagraphique : Les Journaux des Dieux. Précédé d’un essai sur la définition, l’évolution et le bouleversement total de la prose et du roman. Le volume se compose de cinquante planches (dont dix en couleur) qui se suffisent à elles-mêmes, c’est-à-dire qui ne traduisent (ou que ne traduit) aucun texte. Mais cinquante planches accompagnées, en contrepartie, d’un long avant-propos (deux cents pages !) où, comme à son habitude, Isou expose et justifie ses conceptions.
Ce n’est pas ici le lieu d’explorer les différences qu’il y a entre la manière d’Isou et celle de Pomerand. Ni de trancher la question épineuse de savoir lequel des deux a écrit son livre le premier. Restent ces tensions. Elles conduisent Pomerand à s’éloigner du groupe. La rupture sera consommée au milieu des années 1950.
Aujourd’hui encore, le lettrisme reste mal connu dans l’histoire de l’art et, plus généralement dans l’histoire intellectuelle de l’après-guerre. Qu’en sait-on au juste, mis à part le film d’Isou, Traité de bave et d’éternité, de 1951, grâce auquel nous parvient en même temps la rumeur de la poésie lettriste dont il constitue le plus ancien enregistrement ? Le lettrisme joue pourtant un rôle central à l’époque, et les créations lettristes sont d’une radicalité parfois même d’une beauté aujourd’hui encore bouleversantes. Mais voilà : il souffre toujours de la mauvaise réputation que se sont acquise ses acteurs, volontiers provocateurs et querelleurs, des dissensions qui ont émaillé l’histoire du groupe et se sont transmises à ceux qui ont, depuis, commencé à s’y intéresser, que ce soit pour les collectionner ou pour les étudier. On ne s’aventure pas sans risque dans les recherches lettristes ! C’est peut-être un indice, au fond, que le lettrisme n’est pas mort. Il conviendrait cependant de se rendre compte que cet état de fait nuit aussi aux œuvres. Il faudrait sortir de cette logique pour sortir enfin le lettrisme du ghetto où il se trouve toujours enfermé, malgré quelques publications, souvent confidentielles, ou l’organisation, en 2019, d’une exposition sur Isou au Centre Pompidou. La réédition de Saint ghetto des prêts arrive, en ce sens, opportunément. De même que les peintures ou les films lettristes sont trop rarement visibles, leurs livres, depuis longtemps épuisés, sont introuvables sinon dans quelques bonnes et rares bibliothèques. Or, répétons-le, on y trouve quelques joyaux à mettre entre toutes les mains qui voudraient bien s’en saisir. Il suffit de juger sur pièce. Saint ghetto des prêts fait incontestablement partie de ces joyaux.
Cet article a été publié sur le site de notre partenaire Mediapart.