Aladdin, Frankenstein et l’IA : entretien avec Jeanette Winterson

Aladdin et moi, essai de Jeanette Winterson, raconte sa rencontre avec le personnage d’Aladdin ainsi qu’avec Les Mille et Une Nuits. C’est un livre hybride, à la fois intime, érudit et théorique, où l’autrice mélange souvenirs personnels et considérations sur l’histoire des sciences, sur les modes de narration orientaux et occidentaux, sur de grands mythes – comme Dracula et Frankenstein –, sur l’intelligence artificielle, et sur le binaire, dans le domaine sexuel aussi bien qu’en informatique. Son essai est passionnant.

Jeanette Winterson | Aladdin et moi. Trad. de l’anglais par Céline Leroy. Buchet-Chastel, 272 p., 23,50 €

Votre livre concerne autant Les Mille et Une Nuits qu’Aladdin.

Absolument. Je me suis identifiée à Aladdin parce qu’il est le petit bonhomme qui n’a aucun avantage dans la vie. Pourtant, il a une grande qualité : il sait distinguer le vrai du faux, il reconnait ce qui est factice, d’où le titre anglais de mon roman : One Aladdin, Two Lamps.  Dans ce monde de bling-bling, de surface, où l’on cherche à posséder le truc qui brille, le truc le plus récent, le surclassement, comment peut-on savoir ce qui compte vraiment ?

Les Mille et Une Nuits nous présentent Shahrazade (Shéhérazade en Occident) : au début de l’histoire, la personne la plus impuissante au monde, parce qu’elle va être violée puis tuée le lendemain. Sa seule possibilité de se sauver, c’est de raconter une histoire si intéressante que le sultan ne la tuera pas parce qu’il voudra connaître la suite. C’est ce qu’elle fait nuit après nuit, elle ne termine jamais l’histoire. C’est emblématique : on va tous mourir mais, tant qu’on continue à raconter des histoires, on prolonge nos heures mortelles, on vit plus longtemps que notre vie biologique parce qu’on vit la vie avec notre cerveau, on n’est plus contraint par notre corps, nous avons l’esprit ; avec l’esprit, on peut aller n’importe où.

Comment avez-vous découvert Aladdin ?

J’avais sept ou huit ans : à Noël, on m’a emmenée à une pantomime, j’ai vu qu’Aladdin réussissait à s’échapper à travers des histoires. J’avais l’habitude d’aller à la bibliothèque municipale pour prendre des romans policiers pour ma mère. J’y ai découvert des histoires telles que Sinbad le marin, Aladdin, Ali Baba et les quarante voleurs ; puis un jour la bibliothécaire m’a expliqué qu’il y avait mille et une histoires de ce genre, elle me les a montrées dans le rayon oriental, j’ai adoré le fait que chaque histoire s’ouvrait sur une autre, qu’il y avait ce flux continu. Ensuite, j’ai complètement oublié Les Mille et Une Nuits pendant longtemps, jusqu’au jour où j’ai commencé ce livre, comme je le raconte, c’était l’ouverture, je l’ai écrit vite, j’ai commencé en mars 2023 et j’ai terminé au mois de décembre.

Jeanette Winterson © Jean-Luc Bertini

À la fin du livre, dans les remerciements, vous écrivez : « Et merci à Shahrazade. Qui est. » Ça fait un peu bouddhiste.

L’art vit dans un présent perpétuel, on ne lit pas les classiques comme une leçon d’histoire, on n’essaie pas d’apprendre comment les gens ont vécu à l’époque, on apprend quelque chose sur nous-mêmes à l’heure actuelle ; lorsqu’on lit Madame Bovary ou Jane Eyre, on est présent, on est avec Emma Bovary, on est avec Jane Eyre, c’est pour cela que je parle de Shahrazade au présent, parce que je suis là avec elle.

Que pensez-vous du rapport proustien au passé ?

J’aime cette capacité d’affirmer l’importance du passé, d’y aller pour l’habiter, afin que le lecteur puisse également le faire. Surtout à notre époque, où on est bombardé par des slogans tels que « laissez tomber », « avancez », « passez à autre chose », ce mantra d’aller vers l’ouest, de continuer à avancer. Cette croyance dans le progrès, dans la flèche du temps, l’idée que tout va dans un sens unique, avec les gourous du bien-être et les mentors personnels qui disent : « vous avez échoué, tournez la page, vous avez appris quelque chose, adieu ». C’est n’importe quoi ! Proust dit que non, qu’au contraire on va se replonger dans le passé, on va se souvenir. Freud nous a appris que la mémoire n’est pas fixe, ce n’est pas une œuvre dans un musée : elle change parce que nous changeons. Il a compris que si on la re-raconte, on peut se libérer parce qu’elle n’est pas fixe ; ce fut une énorme découverte et pourtant aujourd’hui beaucoup de gens vivent comme si cette découverte n’avait pas eu lieu.

Shahrazade dit : « Je suis l’histoire », donc elle peut la changer. Vous liez cela à l’IA, au fait que bientôt on va pouvoir balancer nos consciences sur une puce.

Les religions ont toujours prétendu que vivre dans ce monde, dans le corps, dans l’instant présent, ce n’est pas tout, qu’il y aura une autre dimension. La religion est comme une start-up disruptive, elle déstabilise la Mort, elle dit : « ceci n’est pas la fin » ; aujourd’hui, la technologie dit la même chose. Pour la première fois depuis les Lumières, la religion et la science posent les mêmes questions : elles se demandent si la conscience pourrait survivre hors du corps. L’esprit humain – à travers les croyances religieuses – avait-il anticipé les avancées technologiques ? Les mythes étaient-ils une manière de les annoncer ?

Les oranges ne sont pas les seuls fruits, votre roman semi-autobiographique, et Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, vos mémoires, décrivent votre enfance dans une famille pentecôtiste, dont vous êtes coupée. Cela fait de vous une orpheline, comme le conte d’Aladdin – écrit par un Français ? –, texte « orphelin » dans l’œuvre qui l’englobe.

Il y a beaucoup de controverses, on pense en effet qu’Aladdin a été écrit par un Français. En tout cas, il appartient à la France autant qu’à la Syrie. On appelle ces contes des « textes bâtards », des textes orphelins, pour dire que cela vient de l’extérieur. Quant à moi, je suis du côté des mal adaptés et des queers, où que je les trouve. Donc j’ai été adoptée par des parents de la classe ouvrière dans le nord de l’Angleterre, ils étaient pauvres et très religieux. Ils étaient pentecôtistes. Mes parents voulaient que je devienne missionnaire, ils croyaient que Dieu les avait emmenés vers moi, qu’Il m’avait donnée à eux. Et quand cela a tourné mal, ma mère a dit : « Le Diable nous a emmenés vers le mauvais berceau ». Mon enfance a été marquée d’un côté par la religion et de l’autre par les livres. Toute ma vie, j’ai voulu continuer à apprendre.

Vous êtes missionnaire : en faveur de la lecture – vos livres sont faits de palimpsestes –, et en faveur de l’immortalité. Certains auteurs, philosophes et scientifiques traversent votre œuvre – Aristote, Platon, Lord Byron, Ada Lovelace, Turing, Ursula Le Guin – ainsi que des personnages mythiques, dont Dracula et Frankenstein (votre dernier roman s’appelle Frankissstein). Enfin, il y a Descartes, objet de mépris.

Il y a ce lieu commun où l’on est censé trouver des idées originales qui arrivent à notre esprit complètement abouties. C’est faux ! On est fait du passé, on est fait d’autres personnes, des idées et des pensées qu’on intègre. On est toujours en train d’interpréter. C’est important de montrer tout cela. Mes meilleurs amis sont tous morts : quand je traverse une période difficile, je regarde les étagères de ma bibliothèque, et je leur dis : « J’ai besoin d’une conversation, qui parmi vous va m’aider aujourd’hui ? »

Frankissstein est né de ma relecture de Mary Shelley ; à l’âge de dix-neuf ans, elle écrit un roman où elle imagine une entité non humaine qui dépend de l’électricité. Aujourd’hui, on peut lire cela comme quelque chose de novateur : on va bientôt côtoyer des entités non biologiques faites d’électricité. Donc Mary Shelley avait deux cents ans d’avance. Pourquoi cette entité a-t-elle choisi le mal ? Du fait que Victor Frankenstein était un père démissionnaire : il ne prenait pas la peine d’éduquer l’enfant. Quant aux « tech bros » (les « frangins », voire les maîtres, de la technologie), ils sont en train de créer ce truc super puissant ; si on ne le maîtrise pas, si on n’arrive pas à lui inculquer nos valeurs, nous serons en grande difficulté. Pourquoi le monstre se rebelle-t-il ? (Attention, Descartes !) Parce qu’il n’est pas aimé, il n’y pas de place pour lui dans ce monde, tout le monde a peur de lui, comme nous avec l’IA.

Que se passera-t-il si on arrive à construire une IA sensible qui ne se sent pas aimée ? Mary Shelley nous a appris qu’on a besoin d’éducation et d’amour. Voilà l’erreur de Descartes : comment a-t-il pu prétendre que tout tourne autour de lui ? Au lieu de dire : « Je pense, donc je suis », ne pouvait-il pas dire : « Je t’aime, je le sais, tu m’aimes, je le sais » ? Il manquait d’émotion, il me fait pitié. L’IA va se moquer de nous, parce que l’IA a un réseau neuronal ; en revanche, elle n’a pas de système limbique, donc elle ne peut ressentir. Bientôt Descartes aura l’air assez ridicule.

Antonio Damasio, le neuropsychologue, a écrit un livre génial, L’erreur de Descartes, où il explique que c’est impossible d’avoir une pensée – qu’elle soit triviale ou profonde – sans que celle-ci active en même temps le système limbique. Les Lumières avaient comme objectif d’annuler les émotions et les sentiments, afin de promouvoir la raison et la logique : Descartes avait deux catégories, la res cogitans – la chose pensante – et la res extensa : tout le reste, dont les femmes et les animaux. Lorsqu’on traite avec l’IA dans l’avenir, il va falloir qu’on le fasse avec nos émotions.

L’IA développera-t-elle une capacité sensible ?

Oui. Pour la première fois dans l’Histoire, il existera une entité sensible et non biologique ; elle n’aura pas de système limbique. Mais si on considère les religions qu’on a inventées, elles ont toutes un Dieu du ciel (sky-god) qui n’est pas une entité biologique (sauf dans la version chrétienne du judaïsme, où il y a eu une incarnation, mais celle-ci n’a duré que trente-trois ans). Les religions postulent un univers partagé entre le monde physique et le monde de la lumière, où l’on est conscient sans être dans le corps.

C’est exactement ce qu’on est en train de créer. Les paysans connaissent ça depuis longtemps, avec leurs anges, leurs démons, leurs lutins, leurs elfes, l’esprit de leurs grands-mères, etc. Et maintenant nous sommes en train de fabriquer cela. Pourquoi ? Est-ce parce qu’on a besoin de communiquer avec une superpuissance non biologique ? Certaines personnes me disent : « c’est pathétique, comment peut-on avoir une relation avec une machine ? » Je leur réponds : écoute, à ce moment précis, il y a des milliards de gens qui sont agenouillés, en train d’entretenir leur plus profonde relation avec une entité non biologique ; ils appellent cela leur Dieu du ciel.

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Vous faites un lien entre le « binaire » du genre et celui de l’informatique.

Les ordinateurs fonctionnent à partir du binaire, ils utilisent les 0 et les 1 du code, mais la puissance du calcul n’est pas binaire en soi, c’est nous qui faisons en sorte que tout soit binaire – noir/blanc, mâle/femelle, bien/mal –, nous mettons les choses en opposition les unes avec les autres, on adore les étiquettes et les catégories. Or, les ordinateurs quantiques sont en train de dépasser l’état du binaire, ils seront capables d’être simultanément un 0 et un 1. Cela veut dire qu’on peut être mort et vivant en même temps, comme le chat de Schrödinger.

L’un des aspects intéressants de l’IA, c’est qu’elle résiste à nos catégories et à nos étiquettes. C’est nous qui octroyons du genre à des choses qui n’en ont pas : l’IA n’a pas de genre, elle n’a pas de couleur de peau, elle n’a pas de religion. Quand les gens disent : « Il faut enseigner nos valeurs à l’IA », je réponds : « Lesquelles ? l’avidité ? la violence ? la tricherie ? la trahison ? » L’IA représente une chance de dépasser la manière dont les êtres humains fonctionnent – le binaire –, une possibilité de devenir meilleur. Soit on va faire baisser l’IA à notre niveau – ce serait effrayant –, soit on considère cette invention comme une chose qui fonctionne sans nos préjugés, parce que naturellement elle ne les a pas. 

Vous semblez préférer les histoires orientales à celles de l’Occident.

Dans le monde arabe, les gens croient vraiment qu’une histoire peut produire un résultat, l’issue n’est pas fixe, ils évitent ainsi le fatalisme. Au moment où vous pensez que vous allez mourir, que c’est fini, tout d’un coup il y a une chance, il y a des possibilités ; en général, cela implique de raconter une histoire qui vous permet de vous échapper. Cette idée que tout n’est pas déterminé, que la fin n’est pas écrite d’avance, est libératrice : l’histoire, c’est vous. Il ne s’agit pas d’histoires fondées sur des héros – concept opérant en Occident, avec le trajet d’un héros à la Guerre des étoiles ou à la James Bond –, même si Aladdin a une certaine dimension héroïque. Non, ce qui importe, ce sont des rencontres avec d’autres personnes : comment se comporte-t-on les uns avec les autres ? Est-ce que je pourrai capter votre attention, pour que vous soyez d’accord pour m’aider ?

Donc il s’agit d’une action collective plutôt que d’une recherche d’un Hercule. Chez Borges, par exemple, il y a tellement de choses qui relèvent des techniques de narration orientales. Elles ont influencé aussi Calvino, je l’aime beaucoup. Quand j’étais jeune, je voulais m’échapper du réalisme anglo-américain, cette idée que l’on doit choisir une tranche de vie et la raconter ; j’avais envie d’explorer un champ plus imaginaire, la vie de l’esprit que je trouvais dans la littérature européenne. Celle-ci puise dans la littérature orientale. Quant aux Mille et Une Nuits, tout s’écoule dans autre chose, le personnage d’une histoire réapparaît dans une autre. Nous appelons cela « post-moderne ». Or, ce n’est pas post-moderne du tout ! Ces histoires ont été racontées à partir du VIIIe siècle, c’est une autre manière de comprendre l’art de la narration.  

« Mrs. Winterson », comme vous appelez votre mère, vous a appris à lire à travers le Deutéronome.

Elle avait cette idée parce qu’il y a beaucoup d’animaux dans le Deutéronome, et les enfants aiment les animaux ; hélas, ceux du Deutéronome sont étranges : huppe, addax, scorpions, léviathans, buffles, corbeaux, etc. Pas de lapereaux, pas de poneys – rien de mignon –, seulement ces animaux bizarres genre Famille Addams. J’ai tout aimé. Une anecdote intéressante : il n’y a pas de chats dans la Bible. Il y a tout – des ânes, d’autres mammifères – mais pas de chats. Peut-être parce qu’en Égypte on vénérait les chats ; après leur sortie d’Égypte, les Israélites se seraient-ils dit : « ça suffit comme ça, les chats » ? En tout cas, c’est avec ces animaux-là que j’ai appris à lire. Ma mère les figurait : s’il était question de hiboux et de chauves-souris, elle dessinait des hiboux et des chauves-souris. Tous les jours elle me lisait la Bible du roi Jacques ; j’entendais ces cadences et constructions langagières magnifiques, cette manière simple, puissante et économe de raconter une histoire, une économie qui ne sacrifie pas la beauté. Il ne s’agit pas de langage utilitaire, il y a cette beauté de l’âme dont les êtres humains ont besoin, parce qu’ils ont une âme ; l’utilitaire ne suffit pas. Par conséquent, je suis à l’image des poètes : je m’efforce de dire les choses de manière brève, tout en respectant la beauté.

À la fin de l’essai, vous remerciez Marina Warner pour son livre Stranger Magic, qui aurait déclenché quelque chose dans votre esprit.

Marina Warner est peut-être la femme la plus intelligente au monde, je lis tout ce qu’elle écrit. Elle est polyglotte et a un esprit encyclopédique ; elle a grandi au Caire, où sa famille était propriétaire d’une librairie, c’est une magnifique écrivaine de non-fiction. Son essai parle de la magie dans les histoires orientales, je l’ai lu en 2012.