Entretien avec Serge Lehman : « L’Europe, source mythique »

Serge Lehman est un écrivain important de la science-fiction des années 1980-1990. Au XXIe siècle, il s’est consacré à une double activité de scénariste de bande dessinée et d’anthologiste visant à tirer de l’oubli la SF française des années 1880-1940. Les deux voies convergent dans la BD La Brigade Chimérique (2009), monument crépusculaire racontant pourquoi les surhommes européens ont disparu et comment la Seconde Guerre mondiale s’est déclenchée. Rencontre aux Utopiales 2026, à Nantes.

Serge Lehman, Fabrice Colin, Gess et Céline Bessonneau | La Brigade Chimérique. L’Atalante, 320 p., 39 €
Serge Lehman | Maîtres du vertige – Six récits de l’âge d’or. L’Arbre vengeur, 488 p., 25 €
Serge Lehman | Scribes des miracles – Six nouveaux récits de l’âge d’or. L’Arbre vengeur, 580 p., 26 €

Serge Lehman, pourquoi, pour cette BD française, La Brigade Chimérique, avoir choisi le format des comics américains ?

Les comics reposent évidemment sur la magie de personnages extraordinaires, des costumes, des rayonnements, des morceaux de bravoure visuels qui forment la matière même du récit de superhéros. Mais l’émerveillement qu’ils déclenchent vient aussi du dispositif. Quand j’ai commencé à écrire La Brigade Chimérique, l’album type dans la BD française contenait 46, 54 ou 62 planches, avec beaucoup de cases, un récit très dense et finalement assez long. À l’inverse, les comics de superhéros tenaient dans des fascicules de 20 ou 22 pages vendus en kiosque. Les histoires des comics ne sont jamais des histoires complètes. Les univers prolifèrent, se ramifient en cycles, sous-cycles, spin-offs consacrés à des personnages secondaires. Pour moi, une des sources de la magie du récit de superhéros tenait précisément à ce format, qui oblige à avoir un grand combat par épisode, et en même temps des histoires assez brèves, mais qui se suivent, le côté feuilletonnant. Et il y avait le charme des couvertures: quand on lit une intégrale, toutes les 24 pages, arrive une couverture avec un traitement pictural un peu différent des pages intérieures, une titraille, des sous-titres, un marquage, des logos. Je voulais transposer ce charme des comics dans la France des années 1920-1930 à travers un style un peu art nouveau, un peu art déco. Cette reconstitution hypothétique de ce qu’aurait été un récit de superhéros dans la France des années 1930 a été une des causes du succès de La Brigade Chimérique.

Un personnage un peu à part est Michel, le petit garçon fan des fascicules racontant les aventures des surhommes français. Quel rôle joue cet enfant qui est aussi une sorte de témoin, type de personnage qu’on retrouve dans Ultime Renaissance (2022), la suite de La Brigade Chimérique, à travers ces gamins de banlieue qui filment tout ce qui se passe ?

Depuis vingt ou vingt-cinq ans, le monde des superhéros est devenu plus un monde cinématographique et de séries télé qu’un monde de papier. Mais j’ai grandi en lisant Strange, les comics américains. Ces personnages de garçons sont là pour rappeler que le thème du superhéros contient une espèce de candeur, d’idéalisation du réel relevant en propre du regard de l’enfance et de l’adolescence. Je voulais un personnage d’enfant marquant dans l’histoire, pour que cette trace reste, que le traitement ne soit pas purement adulte.

On trouve malgré tout peu de candeur dans cette intrigue…

C’est un récit crépusculaire, qui raconte la fin des superhéros européens. On ne peut pas résumer plus simplement l’intrigue de la BD. La complexité tenait au fait de raconter la fin d’un univers que personne ne connaissait. On l’ignorait parce que cet univers avait sombré dans l’indignité. Il n’y a donc pas beaucoup d’innocence, en effet. Cette absence de candeur est même reflétée par le plus grand des personnages de La Brigade Chimérique, à mon avis, le Nyctalope. Il a existé en tant que héros de roman. Dans les derniers récits inventés par Jean de La Hire, son auteur, le Nyctalope collabore avec les Allemands… À cause de cette dégradation morale totale, on a préféré oublier un univers qui nous met mal à l’aise. Oui, en France, il y a eu des surhommes, mais ils ont trahi la cause. Ils ne se sont pas battus pour la liberté, mais pour l’asservissement et le privilège.

Et pourtant, il suffit d’introduire le superhéros en tant que tel, de prendre le sujet au sérieux, pour qu’immédiatement quelque chose se produise. Même dans les aspects les plus absurdes. Par exemple, un superhéros anglais, John l’Étrange, surgit brièvement dans La Brigade Chimérique. Il est inspiré d’Odd John (en français Rien qu’un surhomme) d’Olaf Stapledon, grand auteur visionnaire des années 1930. J’ai en fait mélangé deux de ses romans, Odd John (1935) et Sirius (1944), l’histoire d’un chien intelligent. On voit apparaître John l’Étrange, suivi de son super-chien avec une petite cape sur le dos. Rien que le fait d’animer ce chien pendant une page ou deux crée de la magie ! Malgré le désespoir et la noirceur de l’intrigue dans son ensemble. Parce que le monde des superhéros possède quelque chose de profondément innocent. Même dans des chefs-d’œuvre crépusculaires comme The Dark Knight Returns (1986) de Frank Miller ou Watchmen (1986-1987) d’Alan Moore, ces personnages nous rappellent qu’il y a dans l’être humain davantage que simplement le prosaïque, le désir de gérer le réel, le quotidien, les passions sentimentales. Il aspire pour une part à la surhumanité, à l’extraordinaire. Quoi qu’on fasse, c’est un fil d’or qui traverse les récits de superhéros.

"La Brigade chimérique", Serge Lehman et Fabrice Colin (Tome 1) © Atalante
La Brigade chimérique © Serge Lehman, Fabrice Colin, Gess et Céline Bessonneau

Si la France n’avait pas été vaincue en 1940, si le Nyctalope n’avait pas collaboré, pensez-vous que la science-fiction aurait été un genre au moins en partie français, ou qu’il y avait certaines caractéristiques dans le merveilleux-scientifique qui faisaient que de toute façon, il se serait étiolé ?

D’après l’exemple de l’Angleterre, je pense que la SF serait resté un genre français. Le seul pays d’Europe à ne pas avoir été vaincu, à ne pas avoir collaboré, a conservé sa grande tradition de la science-fiction. Les Anglais disent qu’avec Frankenstein, ils ont inventé la SF. Ils n’ont aucun problème à transmettre cet héritage. Leur patrimoine littéraire et cinématographique comprend un quasi superhéros, James Bond. Il a un costume, un repère secret, des gadgets, presque des pouvoirs, il se balade dans le monde entier pour servir la justice. Alan Moore est anglais, il existe de grands scénaristes, de grands dessinateurs anglais de récits de superhéros. Donc je pense qu’on aurait connu à peu près le même destin si nous n’avions pas cédé.

Y a-t-il d’autres exemples d’auteurs de romans-feuilletons ou de merveilleux-scientifique ayant collaboré ou mis en scène leurs personnages fraternisant avec les Allemands ?

Il existe une ambiguïté concernant le seul auteur de SF de cette époque dont on se souvient, René Barjavel. Il est paradoxalement considéré comme le premier auteur français de science-fiction par ceux qui ne connaissent pas le sujet, alors qu’il est le dernier des héritiers du merveilleux-scientifique. Ravage est un éloge de la civilisation paysanne contre la machine, c’est un récit un peu pétainiste pour tout dire, publié en feuilleton dans Je suis partout, un organe de presse collaborationniste. Certains écrivains ont eu ce type d’attitude, douteuse, pour être gentil. Mais beaucoup des grands auteurs qu’on a traités dans La Brigade sont décédés un peu avant ou au début de la guerre, donc la question ne s’est pas posée pour eux. Maurice Renard est mort en 1937, Théo Varlet en 1936, J. H. Rosny Aîné en 1940… Du côté des feuilletonistes, le bilan est un peu plus mitigé. On va dire que peu d’entre eux ont fait acte de résistance. Ils sont allés là où il y avait encore des marchés.

Le final de La Brigade chimérique, à Metropolis, la ville créée par Mabuse dans les Alpes autrichiennes, a quelque chose de wagnérien. Le Soldat Inconnu avec son épée, qui devient une sorte de martyr, pourrait évoquer Siegfried. Était-ce une référence que vous aviez en tête ?

Non. La scène à laquelle vous faites allusion est gouvernée par un seul désir : que l’histoire du Soldat Inconnu se finisse sur lui-même transformé en statue. Un jour, on m’a demandé pourquoi les superhéros, derrière leurs masques, ont souvent les yeux blancs. Je me suis dit qu’on ne voyait pas non plus les pupilles des statues de l’Antiquité, qui sont blanches. Quand on veut indiquer le caractère surhumain d’un personnage, la tendance spontanée est de lui faire ce regard éblouissant, sans pupilles. Les superhéros de la Brigade sont par conséquent des statues vivantes. Et on termine sur la transformation du Soldat Inconnu, le plus chevaleresque, en statue. C’est ce qui justifie le caractère effectivement grandiose de cette scène. Je voulais qu’on sorte de l’histoire avec le souvenir imprimé, au fond de la rétine, de cette gigantesque statue d’ange sacrifié. Parce que ce récit traite de la perte et de la dégradation morale de la France, mais il laisse aussi allumée une flamme. Des gens ont résisté, ont dit non, au péril de leur vie. Cette scène équilibre les choses, ce qui est important.

Le personnage de Marie Curie, qui dirige les surhommes français et la brigade chimérique cultive des secrets, passe des accords troubles. D’où vient cette ambiguïté ?

Marie Curie est traitée indirectement. Quand commence l’histoire, elle est morte. C’est sa fille qui occupe le premier rôle. Irène, elle, est presque indiscutable moralement, elle fait les bons choix. Marie est représentée comme une sorte de démiurge, d’abord parce qu’elle est un personnage mythique de la culture française. À l’époque, dans la science-fiction française, le radium est autant un objet scientifique qu’une source d’imaginaire, exactement comme la SF américaine utilisera après-guerre la radioactivité, les rayons cosmiques… Marie Curie, la reine du radium, utilise au gré de ses besoins la brigade chimérique, ce groupe de quatre surhommes qu’elle garde sous la main à l’Institut du Radium, ancien nom de l’Institut Joliot-Curie, nom génial pour le repère d’un groupe de superhéros. Elle agit de manière ambiguë plus pour des raisons narratives, parce que j’avais besoin que certains secrets ne soient pas révélés tout de suite, qu’à cause de ce que j’ai pu déduire de son caractère.

Pourquoi avoir inventé le personnage de George Spad, la biographe de la sorcière Palmyre ?

C’est l’exemple même de l’imprévu qui arrive quand on écrit. Je voulais utiliser le personnage de Palmyre, la sorcière mondaine, héroïne de quatre véritables longues nouvelles. Elle est l’œuvre d’une autrice très curieuse des Années Folles, Renée Dunan, critique littéraire très crainte – on l’appelait la vitrioleuse tant ses papiers étaient sévères –, romancière un peu foutraque qui faisait du fantastique, de l’érotisme, du polar…

Quand on a commencé à penser le projet de La Brigade Chimérique en termes concrets, vers 2003, le domaine ancien de la science-fiction française était complètement méconnu. Je cherchais donc une solution pour expliquer cet univers sous une forme un peu plausible au début du premier album. J’avais pensé à une préface dans laquelle j’inventerais un faux roman de Renée Dunan servant de source à la brigade chimérique. Mais cette préface a pris trop d’ampleur pour être placée au début d’un album de BD. J’avais transformé Renée Dunan en George Spad parce qu’entre autres pseudonymes, elle avait signé « Spaddy », et qu’après sa mort, un type qui s’appelait Georges Dunan a prétendu être l’auteur de ses œuvres et qu’elle n’avait jamais existé. Tout cela s’est mélangé dans ma tête pour donner le personnage de George Spad, auquel je me suis attaché. Quand j’ai commencé à écrire le script, elle s’est invitée tout naturellement dans l’histoire, et Gess, le dessinateur, lui a donné une apparence inoubliable. Les gens adorent ce personnage. Encore aujourd’hui, c’est souvent d’elle dont on nous parle en premier.

"La Brigade chimérique", Serge Lehman et Fabrice Colin (Tome 1) © Atalante
La Brigade chimérique © Serge Lehman, Fabrice Colin, Gess et Céline Bessonneau

La plupart des personnages de la bande dessinée sont inspirés d’œuvres existantes ou de personnes réelles, mais ce n’est pas le cas des quatre entités qui forment la brigade chimérique ? Comment les avez-vous construites ?

L’idée de la quadripartition du personnage de Jean Séverac m’est venue de L’énigme de Givreuse, roman écrit par J. H. Rosny Aîné en 1916. Après Jules Verne, Rosny est l’auteur de la vieille SF française le plus structurant, le plus important. Dans L’énigme de Givreuse, une expérience scientifique combinée à un bombardement laisse sur le champ de bataille deux blessés strictement identiques : le même homme dans deux corps. Givreuse et son double se demandent qui est l’original. Mais ils commencent à mener une vie indépendante. Et à se se poser des questions : comment s’organiser par rapport à leur fiancée, à leur famille ? L’énigme de Givreuse est un roman de mœurs, mais avec une hypothèse de science-fiction très forte.

J’ai trouvé que Rosny avait créé un personnage de proto-superhéros parfait. Quand j’ai commencé à travailler sur La Brigade, j’ai décidé d’utiliser le même procédé, sauf qu’on aurait quatre corps censés refléter les grandes fonctions du psychisme, telles qu’on se les représentait à l’époque. Le Soldat Inconnu, une sorte d’ange. Matricia, un aspect féminin, végétal, centré sur l’érotisme, l’amour physique, la vie créatrice. Le Docteur Sérum, qui représente le côté scientifique du héros, puisque Séverac est médecin ; il incarne le pouvoir « desséchant » de la science, qui réduit le merveilleux au squelette dont il a l’apparence. Enfin, une brute, qu’au départ j’avais un peu pensée comme un colosse, pour insister sur le côté guerrier, car ce médecin militaire est aussi un soldat. En recevant le script, Gess m’a dit : « Ce guerrier, j’en fais un ours ». Je ne suis donc l’auteur que de trois et demi de ces personnages.

Pourquoi les quatre membres de la brigade chimérique finissent-ils par entrer en lutte les uns contre les autres ?

Il s’agissait de montrer le pouvoir dissolvant du nazisme. Dans l’histoire, la parole du grand manipulateur qu’est le Docteur Mabuse est la parole hitlérienne. Ce qui, au départ, se conçoit comme une communauté homogène, tourne quasiment à la guerre civile. Le Baron Brun, le guerrier sanguinaire, et le Docteur Sérum sont convaincus par la rhétorique trompeuse de Mabuse que les deux autres vont les trahir, qu’ils sont faibles et n’ont pas leur place dans un univers de violence. C’est une métaphore en acte de ce qu’a représenté le moment hitlérien, moment où l’on se met à chasser hors de soi ce qu’on considère comme étranger.

Lors de ses deux premières apparitions, devant Marie Curie, puis devant Irène, la brigade, par la bouche du Soldat Inconnu, dit la même chose : « Ô Madame, commandez, s’il vous plaît, nous brûlons d’obéir ». Pourquoi ce désir d’obéissance ?

Parce que je tenais à ce qu’aussi bien le personnage de Séverac, quand il apparaît sous sa forme humaine unitaire, que les quatre chimériques, quand ils le remplacent, transmettent une valeur à laquelle je tiens, à laquelle on devrait tous tenir : une sorte d’esprit chevaleresque. Les chevaliers étaient des militaires et des nobles, mais ils se montraient aussi capables de s’agenouiller, de prêter serment, de rendre hommage. Cela allait même avec leur fonction. Je voulais que cela transparaisse dans le comportement des chimériques.

Après La Brigade Chimérique, vous avez fait plusieurs bandes dessinées qui se passent dans le même univers, L’Homme Truqué, L’Œil de la Nuit… Était-ce pour faire revivre cette littérature oubliée ?

On s’était dit en plaisantant qu’on allait essayer de faire un petit Marvel français. Pas du tout à des fins commerciales parce que ces BD marchent un peu, mais jamais au point de se dire qu’on tient un filon. Plutôt parce qu’on avait tellement été surpris, avec Gess, du plaisir qu’on avait pris à faire La Brigade Chimérique.

Le projet initial était risqué, L’Atalante n’avait jamais vraiment fait de bande dessinée. Gess a quitté une position très confortable chez Delcourt pour venir faire La Brigade. Le thème lui-même était sensible : des scènes concernent le génocide des Juifs… On les a refaites quatre fois parce qu’on trouvait que ce qu’on voyait n’était pas vraiment ce qu’on avait envie de montrer. En faisant cette histoire, on a eu le sentiment d’être sur le fil de rasoir à tous points de vue. Éditeurs et auteurs, nous étions d’accord pour dire que c’était un grand sujet, mais sans savoir si nous le faisions bien. Heureusement, le retour des critiques et du lectorat a été formidable. La BD a été traduite, les droits audiovisuels achetés. On s’est donc dit qu’il n’y avait qu’à développer cet univers richissime, au fil des idées, quand elles nous venaient. En parallèle, je faisais un travail de recherche historique sur le merveilleux-scientifique pour des anthologies. Plus j’en apprenais, plus je découvrais, plus je me disais qu’il y avait matière à des histoires incroyables. Je me sens plutôt frustré de ne pas avoir continué.

Pourquoi avoir donné une suite à La Brigade Chimérique avec Ultime Renaissance ?

Indépendamment du plaisir de créer une bonne histoire, le but de La Brigade était de voir si cela changeait quelque chose dans le monde culturel de découvrir qu’on avait une tradition méconnue de la science-fiction française, antérieure à la SF américaine. Qu’on avait, nous aussi, un pandémonium de personnages plus grands que la vie qui ne demandaient qu’à renaître. Une fois cet acte posé, la manœuvre ultime était de réactiver ces personnages dans le Paris de 2020 et de voir ce qu’il se passait avec des gratte-ciels, des immeubles, des mentalités modernes, des personnages contemporains. Quand le Soldat Inconnu réapparaît dans l’église des Invalides, il dit : « Quand on me rappelle, c’est que le pays est en danger », les gens autour de lui protestent : « Il y a des menaces, mais pas de guerre ». Il répond : « Il y a toujours la guerre ». Deux mois après l’écriture d’Ultime Renaissance, la guerre éclatait en Ukraine. On est toujours dedans.

Ceci me laisse penser que dans cette aventure littéraire et presque philosophique par moments qu’est La Brigade, des forces à l’œuvre sont pertinentes pour décrire le monde d’aujourd’hui, en particulier l’Europe. Notre hésitation, notre peur de nous penser nous-mêmes en guerre, est pour moi un immense point d’interrogation sur nous-mêmes. Pourquoi avons-nous chassé la guerre de notre imaginaire comme une chose qui ne peut pas nous arriver alors qu’elle nous arrive ? On voit bien qu’on n’arrive pas à penser la situation présente. Je le pressentais en écrivant La Brigade Chimérique.

"La Brigade chimérique", Serge Lehman et Fabrice Colin (Tome 2) © Atalante
La Brigade chimérique © Serge Lehman, Fabrice Colin, Gess et Céline Bessonneau

Avez-vous alors un projet de bande dessinée pour traiter l’histoire du présent ?

J’aimerais faire un dernier tome de La Brigade pour parler d’aujourd’hui, parce que le contexte de 2026 n’est clairement pas celui de 2020. J’y pense, mais c’est pour l’instant plus une envie, un peu gazeuse, qu’un véritable projet.

Dans Ultime Renaissance, Alan Moore apparaît deux fois. Quels sont les rapports entre La Brigade Chimérique et La Ligue des Gentlemen Extraordinaires ?

J’ai fait une plaisanterie dans L’Œil de la Nuit, mes trois albums consacrés au Nyctalope. Un personnage d’amiral français dit : « J’ai bien connu Nemo avant qu’il rejoigne cette sinistre ligue anglaise ». Il parle de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, donc je ne fais pas du tout semblant d’ignorer la contribution d’Alan Moore. Au contraire, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires a nourri le projet de La Brigade Chimérique, mais je n’ai découvert La Ligue qu’après avoir lu Arrowsmith, une fabuleuse bande dessinée américaine sur la guerre de 14 où interviennent des créatures célestes, des dragons… Elle m’a vraiment surpris parce qu’elle montrait des éléments relevant de l’imaginaire français pur, la guerre de 14, les tranchées, les casques, les baïonnettes… dans un univers de fantasy, avec du merveilleux. La troisième source de La Brigade, c’est Hellboy de Mike Mignola : je trouvais extraordinaire qu’un Américain utilise aussi bien les contes et légendes européens. Nous avons un patrimoine incroyable, mais d’autres l’utilisent puisque nous n’en sommes pas touchés. Cela me désespère.

Les clins d’œil dans L’Œil de la Nuit et Ultime Renaissance sont ma manière de rendre hommage à Alan Moore, qui est un génie du scénario, et probablement un génie littéraire. En pointillés, ces références dessinent les contours d’une Europe fantastique qui devrait prendre son essor. Parce que, s’il y a bien une chose dont manque l’Europe aujourd’hui en tant que civilisation, c’est l’imagination. Elle n’arrive pas à se projeter dans le futur, à se penser elle-même comme une source mythique, alors qu’elle l’est.

Dans l’ensemble de vos bandes dessinées, un espace ressort : Paris et sa banlieue sud. Pourquoi cette présence si forte ?

Je suis né dans la banlieue sud. J’y ai vécu toute mon enfance, mon adolescence. Ensuite, j’ai été parisien une trentaine d’années, avant de retourner dans la petite couronne sud. J’ai longtemps associé ces lieux à la grisaille, la déprime, l’absence de mystère. La vraie source de La Brigade est une question que je me posais quand j’étais gosse. Pourquoi tous les superhéros sont américains et vivent à New York ? Et c’est vrai qu’un superhéros sur le toit d’un immeuble haussmannien, ça n’a pas la même gueule que Batman ou Spiderman accroupi telle une gargouille sur un gratte-ciel. Les poses ne peuvent pas être aussi hiératiques. La vue sur la ville en plongée n’est pas la même. Cela m’a posé des problèmes insurmontables jusqu’à ce que je comprenne que les ressources mythiques de l’imaginaire français ne sont pas celles des Américains. Par exemple, dans les récits situés dans les villes américaines, les prodiges viennent du ciel. Cela correspond à la façon dont l’Amérique est devenue superpuissante, grâce à l’aviation. Alors que chez nous, les prodiges se passent sous terre. Dans le métro, les catacombes, les cavernes, sous Montmartre, au fond de la Seine… Une fois qu’on a compris qu’il ne faut pas transposer le modèle américain tel quel, mais qu’il faut explorer, chercher en profondeur les racines mythiques de notre imaginaire fantastique, tout devient beaucoup plus clair.

C’est l’occasion pour moi de faire une expérience de rajeunissement du regard sur des lieux qu’enfant, je trouvais tristes à mourir et qui, aujourd’hui, m’enchantent parce que je découvre leur potentiel mythologique. Quand on cherche à créer une tradition ou à la faire revivre, le mieux est de commencer par les lieux qu’on connaît : là où on est, là où on a vécu. Cela peut même aller jusqu’à une description très détaillée, comme dans Les Navigateurs, un album qui a eu le prix Utopiales l’année dernière. J’adore ces lieux, j’y étais très heureux, et maintenant que je sais comment les faire vivre sur le plan fantastique, je suis ravi de le faire.

Vous avez publié deux anthologies sur la science-fiction française du début du XXe siècle, Maîtres du vertige et Scribes des Miracles. Y a-t-il un autre tome prévu ?

Il y aura encore deux tomes. Le projet était de couvrir la période de Jules Verne à la Seconde Guerre mondiale, donc le tome 3, dont je suis en train d’écrire la préface, ira jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et le tome 4 sera un retour sur les origines, l’époque 1880-1900, que je n’ai pas tellement traitée. Sa préface sera une synthèse de tout ce que j’ai appris en faisant ces anthologies. En essayant de généraliser le propos, de sortir de la monographie proprement dite, de l’histoire des auteurs, des anecdotes éditoriales. Pourquoi la science-fiction est-elle à ce point un bréviaire pour notre époque ? C’est quand même extraordinaire de vivre un moment de l’histoire du monde où les gens qui sont aux commandes, les dirigeants de la Silicon Valley, réalisent les rêves de science-fiction qu’ils lisaient quand ils étaient gosses. Ils en ont les moyens à la fois financiers, techniques, scientifiques et mentaux. Ce qui est terrifiant par ailleurs. Il est très important pour moi d’essayer de saisir la science-fiction comme fait culturel à grande échelle. Pourquoi cette littérature a-t-elle un tel pouvoir d’emprise et de commandement sur le réel ? Pourquoi le réel a-t-il envie de ressembler à une histoire de science-fiction ? Voilà ce que j’essaie de comprendre.